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Se former au panafricanisme.

 Jean-Paul est l’initiateur des Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A). Depuis une dizaine d’années, il travaille à donner à la jeunesse africaine la possibilité de participer à la construction d’une Afrique nouvelle par des rencontres interculturelles et interreligieuses d’intégration africaine. Dans cette chronique, il est en quête les leçons du covid-19 pour la jeunesse africaine.

Réactiver le rêve africain, pour les jeunes, c’est se former au panafricanisme. Il faut inviter la jeunesse africaine à parcourir l’histoire et à prendre conscience que les luttes les plus réussies ont été celles qui remettaient en cause la manière dont les Africains ont été définis et regroupés par la mémoire européenne colonisatrice[1]. Initialement pensé par des intellectuels africains de la diaspora, puis nourrie par les idées d’Africains continentaux, le panafricanisme se veut une réponse politique aux divisions européennes de l’Afrique. Marcus Garvey, Edward Wilmot Blyden, Henry Sylvester-Williams, Amy Ashwood Garvey, W.E.B. Du Bois, C.L.R. James, Kwame Nkrumah, Georges Padmore, Frantz Fanon et beaucoup d’autres hommes et femmes ont rêvé et imaginé une Afrique unie qui aura sa lumière et sa puissance propres. Ils envisageaient une Afrique sans frontières intérieures, une Afrique qui jouerait son rôle légitime dans la communauté des nations sans complexe. Quand Kwame Nkrumah a eu la lumineuse idée de lancer son « Africa must unite »[2], il y avait chez lui une inspiration, une vision et une volonté politique qui ont fait marcher de nombreux jeunes de son époque[3]. En même temps, certains hommes politiques, à l’époque de Nkrumah, ne voulaient pas de l’unité africaine. Et voilà où nous en sommes : 60 ans après les indépendances, l’Afrique reste un continent émietté, délabré, divisé, sous-développé. 60 ans après les indépendances, les africains s’accordent sur leurs problèmes, mais ils continuent de se battre sur la manière de les résoudre.

En fait, le panafricanisme réclame un peuple de convaincus loyaux et dévoués pour illuminer l’humanité. Sans une jeunesse convaincue, l’idéologie panafricaniste restera théorique. Cheikh Anta Diop dit même que nous avons un devoir à accomplir à l’égard de l’Europe : l’aider à guérir des vieilles habitudes contractées par suite de l’exercice du colonialisme. Chaque jeune africain doit exceller dans tout ce qu’il fait pour devenir une personne complète, autonome et artisan du panafricanisme en poussant systématiquement son potentiel humain, intellectuel, matériel et spirituel au maximum. Il convient donc que chacun étudie sans cesse, s’autocritique et se corrige sans cesse. Nous devrons être des relais intelligents et pratiques du panafricanisme. L’excellence doit être notre ambition. Elle est la clé de voûte du panafricanisme. En tout état de cause, ne perdons pas la mémoire de l’histoire. Un peuple sans mémoire ni instruction adéquate se condamne à subir des maux subits dans le passé. En fait, ainsi que l’écrivent le Collectifs d’intellectuels de différents pays d’Afrique dans leur interpellation aux dirigeants du continent africain face à la pandémie du Covid-19, « le panafricanisme [aussi] a besoin d’un nouveau souffle. Il doit retrouver son inspiration originelle après des décennies d’errements. Si les progrès en matière d’intégration du continent ont été faibles jusque-là, la raison est que celle-ci n’a été conçue que sur la base de la seule « doxa » du libéralisme économique. Or, la pandémie du coronavirus montre tristement l’insuffisance de la réponse collective du continent autant sur le volet sanitaire qu’ailleurs. Plus que jamais, nous sommes placés devant la nécessité d’une gestion concertée et intégrée de domaines relatifs à la santé publique, à la recherche fondamentale dans toutes les disciplines scientifiques et aux politiques sociales »[4].

Dans le renouveau du panafricanisme, le rôle de la jeunesse doit être déterminant. Le panafricanisme n’a pas le droit d’échouer. Finalement, si la révolte de la jeunesse africaine, que l’on observe ici et là, ne s’accompagne pas de la plus profonde connaissance de soi et de l’histoire de l’Afrique, cela ne vaut pas la peine. L’urgence africaine est aussi de ce côté-là : que les jeunes africains deviennent des « poètes » pour l’Afrique.

 

Jean-Paul Sagadou

Initiateur des V.I.A

[1] Cf. Ngugi Wa Thiong’o, Pour une Afrique libre, Philippe Rey, Paris, 2017, p. 65.

[2] Kwame Nkrumah, L’Afrique doit s’unir, Présence africaine, 1994.

[3] Cf. Joseph KI-ZERBO, A quand l’Afrique, op. cit, p. 16.

[4] Cf. https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/130420/aux-dirigeants-du-continent-africain-face-au-covid-19-il-est-temps-dagir


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Assumer le rêve éveillé de Kwame Nkrumah

Jean-Paul est l’initiateur des Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A). Depuis une dizaine d’années, il travaille à donner à la jeunesse africaine la possibilité de participer à la construction d’une Afrique nouvelle par des rencontres interculturelles et interreligieuses d’intégration africaine. Dans cette chronique, il est en quête les leçons du covid-19 pour la jeunesse africaine.

 

« Nkrumah ou le rêve éveillé », est le titre que le professeur Stanislas Adotevi donne à un texte publié en 1973 dans la revue Présence Africaine[1]. Dans ce texte, ce philosophe et homme politique béninois situe Nkrumah entre Lawrence d’Arabie et Machiavel. D’après lui, le premier définit le rêve de Nkrumah et le second explique, par sa tension dramatique, la solitude tragique d’un homme pour qui la domination étrangère a été un scandale intolérable. Ce faisant, Adotevi rapproche Nkrumah de Machiavel. Pour lui, l’auteur du Prince a été, en quelque sorte, le créateur d’un mythe, non pas mystique, mais d’une réalité appelée à se transformer. Pour Stanislas Adotevi, Machiavel est l’auteur d’un discours qui cherche les moyens et qui donne les moyens de sortir d’une situation donnée. Pour lui, le mythe, chez Machiavel, est l’expression dramatique d’une pensée non théorique qui vise à susciter chez un peuple déchiré, écrasé et pulvérisé une conscience collective.

Stanislas Adotevi rapproche aussi Nkrumah de Lawrence d’Arabie. Celui-ci, dans son livre les Sept piliers de la sagesse, écrit : « Tous les hommes rêvent, mais pas également. Ceux qui rêvent la nuit, dans les replis poussiéreux de leur pensée, s’éveillent le jour et rêvent que c’était vanité. Mais les rêveurs de jour sont les hommes dangereux, car ils peuvent agir leur rêve les yeux ouverts, pour les rendre possibles. » On peut aisément appliquer ces mots à Nkrumah, l’auteur de L’Afrique doit s’unir.  Et Adotevi d’écrire, « Le rêve éveillé de Nkrumah, poursuivi les yeux ouverts pendant 63 ans, n’est que le rêve d’une Afrique libérée des phantasmes du passé et du présent ; forte, à la mesure d’elle-même, se donnant à elle-même sa propre loi ; encore rien, mais riche de tous les possibles ; qui peut et doit se faire. Nkrumah veut aller très loin. Il veut affirmer le pouvoir que détient l’homme africain, l’homme noir, par son intelligence et sa souffrance, de maîtriser le jeu aveugle des forces de domination coloniale ».

Pour assumer le rêve de Nkrumah, la jeunesse africaine doit commencer par la connaissance de la pensée de celui qui fut l’architecte d’un changement social au Ghana. Il faut lire ses œuvres, depuis l’Autobiographie, l’Afrique doit s’unir, jusqu’à celui intitulé le néo-colonialisme stade suprême de l’impérialisme, en passant par Le consciencisme. Une des paroles les plus fortes que Nkrumah laisse à la jeunesse africaine est sans doute celle-ci : « Divisés, nous sommes faibles ; unie, l’Afrique pourrait devenir et pour de bon, une des plus grandes forces de ce monde. Je suis profondément et sincèrement persuadé qu’avec notre sagesse ancestrale et notre dignité, notre respect inné pour la vie humaine, l’intense humanité qui est notre héritage, la race africaine, unie sous un gouvernement fédéral, émergera non pas comme un énième bloc prompt à étaler sa richesse et sa force, mais comme une grande force dont la grandeur est indestructible parce qu’elle est bâtie non pas sur la terreur, l’envie et la suspicion, ni gagnée aux dépend des autres, mais basée sur l’espoir, la confiance, l’amitié et dirigée pour le bien de toute l’humanité. »[2]. Réactiver le rêve africain, c’est se former au panafricanisme.

 

Jean-Paul Sagadou

Initiateur des V.I.A

[1] Présence Africaine, n° 85, 1973, pp.11 – 24

[2] Kwame Nkrumah, I Speak of Freedom: A Statement of African Ideology, London: William Heinemann Ltd., 1961.


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[Réactiver le rêve africain] : L’unité de l’Afrique : un rêve possible.

 Jean-Paul Sagadou est l’initiateur des Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A). Depuis une dizaine d’années, il travaille à donner à la jeunesse africaine la possibilité de participer à la construction d’une Afrique nouvelle par des rencontres interculturelles et interreligieuses d’intégration africaine. Dans cette chronique, il est en quête les leçons du covid-19 pour la jeunesse africaine.

 

Dans son livre Pour une Afrique libre[1], l’écrivain Kenya Ngugi Wa Thiong’o, écrit que « notre monde actuel doit beaucoup à ceux qui ont rêvé ». L’unité de l’Afrique n’est pas un rêve impossible. Au contraire, les « rêves ont toujours dressé un tableau du possible idéal. Dans notre imagination, nous dessinons les lignes d’un avenir, puis nous tentons de le réaliser »[2]. Il semble qu’à l’époque où quelques humains ont commencé à concevoir l’idée de voler, ils ont été qualifiés de rêveurs, pas de réalistes. Mais ils ont continué à rêver et à essayer. De même, il semble qu’au moment de l’esclavage, dans les plantations, ceux qui parlaient de liberté étaient considérés comme des rêveurs. Mais ils n’ont pas cessé de rêver et d’essayer de réaliser leur rêve. Il en va de même pour les rêveurs de la résistance anticoloniale, qui ont continué à imaginer la victoire et à œuvrer dans sa direction. Il n’est pas vain de rêver que « le temps viendra où nos fraternités se donneront une appellation pacifiée, affranchie du regard des oppresseurs »[3].

Sur cette question de l’unité africaine, l’écrivaine Léonora Miano, écrit : « J’ai ce rêve depuis toujours d’une Afrique unifiée »[4]. Pour elle, « l’unité de l’Afrique est un rêve qu’ont les Africains et certains Afrodescendants depuis longtemps »[5]. Ce rêve l’a toujours habité et tout récemment elle a partagé ce rêve dans un roman intitulé Rouge impératrice. Rouge impératrice  est un roman d’anticipation où Léonora Miano prend sur elle la belle idée de créer des personnages qui incarnent des idéaux dans une Afrique souveraine. Le roman est nourri de légendes africaines, de mots africains où se laisse envisager une Afrique en train de s’inventer elle-même. Rouge impératrice, « c’est le rêve que nous faisons avant de commencer à penser notre avenir. Puisqu’on parle beaucoup, notamment au sein de la jeunesse africaine, de panafricanisme, le roman fournit un peu matière à réflexion : à quoi pourrait ressembler un avenir plus glorieux ? Est-ce que le panafricanisme est faisable ? En racontant une histoire et en plaçant des personnages en situation, on arrive à voir comment on peut procéder. C’est un roman qui fait du bien, tout en bousculant »[6].

Léonora Miano rêve d’un continent africain unifié sous le nom « décolonial » de Katiopa.  L’intelligence et le cœur sont dilatés à la lecture de ce qu’elle écrit : « Les peuples caressaient secrètement le rêve de l’unité qu’avaient porté leurs aïeux, mais beaucoup s’étaient résolus à ce qu’il ne soit jamais réalisé. Ceux qui les avaient précédés ne leur avaient laissés que des noms, des figures de grands défunts à vénérer. Ils ne leur avaient pas enseigné ce que Ntambawe et les membres de l’Alliance leur apprendraient : que la mémoire ne servait à rien si l’on ne savait en faire un socle pour bâtir le futur, que la souveraineté ne serait d’aucune utilité si elle ne prenait pas appui sur la puissance »[7]. Le Katiopa doit travailler « à son élévation, à son épanouissement. Ne plus laisser les autres apporter des solutions toutes faites à des problèmes qu’il n’avait même pas eu le temps de se poser »[8]. Pour Leonora Miano, « Les solutions fédéralistes sont les plus positives, parce que ce sont celles qui nous mettent tout de suite dans l’obligation de prendre en compte les besoins des autres et de considérer que nous sommes tous dans le même bateau »[9]. Pour elle, les États hérités de la colonisation, sont des fabrications européennes, qui ont imposé une conception de la nation qui n’est pas en adéquation avec la sensibilité subsaharienne. Même seulement à l’échelle régionale, avec par exemple une fédération d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique de l’Est, le fédéralisme sera de toute façon toujours plus pertinent pour nous, dans tous les domaines, laisse-t-elle entendre.

A leur manière, chacun de ces écrivains, Ngugi Wa Thiong’o d’un côté et Léonora Miano de l’autre, essaient d’assumer l’héritage du rêve de Kwame Nkrumah, et c’est dans cette dynamique qu’il faut pousser et orienter la jeunesse africaine.

 

Jean-Paul Sagadou

Initiateur des Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A)

[1] Ngugi Wa Thiong’o, Pour une Afrique libre, Philippe Rey, Paris, 2017, p. 78.

[2] Idem, p.77.

[3] Léonora MIANO, L’impératif transgressif, L’arche, 2016, p. 103.

[4] https://www.franceculture.fr/emissions/le-reveil-culturel/leonora-miano-jai-ce-reve-depuis-toujours-dune-afrique-unifiee

[5] https://www.iz3w.org/zeitschrift/ausgaben/377_mode/miano_original/ consulté le 27/04/20 à 9h30

[6] https://www.iz3w.org/zeitschrift/ausgaben/377_mode/miano_original/ consulté le 27/04/20 à 9h30

[7] Léonora MIANO, Rouge impératrice, Grasset, Paris, 2019, p. 78.

[8] Idem, p. 90.

[9] https://www.iz3w.org/zeitschrift/ausgaben/377_mode/miano_original/ consulté le 27/04/20 à 9h30


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 [Réactiver le rêve africain] : Ouvrir de nouvelles perspectives pour l’Afrique.

 Jean-Paul est religieux assomptionniste. Il est l’initiateur des Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A). Depuis une dizaine d’années, il travaille à donner à la jeunesse africaine la possibilité de participer à la construction d’une Afrique nouvelle par des rencontres interculturelles et interreligieuses d’intégration africaine. Dans cette chronique, il est en quête les leçons du covid-19 pour la jeunesse africaine.

 

Les espoirs et les attentes des jeunes africains ne seront comblés qu’au cœur d’une Afrique unie, forte, réconciliée, libérée de ses identités meurtrières et nourrie par le dialogue pacifique de ses identités multiples. L’intégration africaine est un instrument essentiel pour l’avenir de l’Afrique. Ces dernières années, de nombreux intellectuels africains l’ont affirmé fortement : la constitution des États-Unis d’Afrique est la seule voie qui ouvre des perspectives nouvelles pour le continent. L’intégration africaine est perçue comme la seule réponse convaincante au défi de la mondialisation ultralibérale et la planche de salut la plus sûre pour le continent africain.

Pour Joseph Ki-Zerbo, « l’option panafricaniste, aujourd’hui comme hier, demeure incontournable »[1]. Dans son Appel à la Jeunesse Africaine, Théophile Obenga affirme que « le futur de l’Afrique est panafricain, uniquement panafricain, toujours panafricain (…) Réanimer et revivre l’identité politique panafricaine, à travers les intégrations régionales et continentales, est le parcours adéquat vers le développement »[2]. Pour Cheikh Hamidou Kane, « L’Afrique doit s’unir, réellement, véritablement, rapidement, mettre en commun ses ressources humaines, au premier rang desquelles sa jeunesse, et ses ressources matérielles, parmi les plus considérables et les plus convoitées de la planète»[3]. Pour Edem Kodjo, « il n’y a pas d’avenir pour l’Afrique sans le panafricanisme et il ne saurait y avoir de renaissance véritable sans ressourcement au vin fort du panafricanisme »[4]. Pour Amzat Boukari-Yabara, « l’histoire du panafricanisme donne des clés pour comprendre, et parfois résoudre, les questions et les problèmes qui se posent à l’Afrique et que se posent les Africains »[5].  Plus récemment encore, au colloque « Penser et écrire l’Afrique », au Collège de France à Paris, l’historien et politologue camerounais, Achille Mbembe demandait que nous travaillions « à ouvrir l’Afrique à elle-même » en faisant de ce vaste continent un espace de circulation. Plus précisément, pour lui, « Il faut récupérer dans l’histoire précoloniale du continent la notion de transnationalité, retrouver cette circulation qui existait autrefois à travers les empires caravaniers et le commerce à longue distance. Il faudrait arriver à l’abolition des frontières héritées de la colonisation, car nul ne veut des Africains ailleurs »[6].

Fondamentalement, le projet d’une fédération continentale africaine doit mobiliser les énergies des jeunes africains. Le projet d’une Afrique unie peut paraître utopique pour certains. Mais, « l’utopie panafricaine est salutaire. Étant politique, elle peut devenir réalité demain »[7]. Il y a vraiment nécessité et urgence à éveiller chez les jeunes africains tous les sentiments qui leur permettent de participer à la construction d’une Afrique unie, parce que c’est notre intérêt de travailler à l’émergence d’une Afrique unie, politiquement stable, économiquement forte et raisonnablement gouvernée. L’enjeu est tellement important que nous devrions travailler tous pour que se mette en place la seule voie qui ouvre des perspectives nouvelles pour le continent, celle de la constitution des États-Unis d’Afrique noire. Le rendez-vous de l’histoire avec l’Afrique ne saurait exister sans la jeunesse africaine. Avec elle, nous pouvons rêver du possible.

Jean-Paul Sagadou

Initiateur des Voyages d’intégration africaine (V.I.A)

 

[1] Joseph KI-ZERBO, Repères pour l’Afrique, Ed. Panafrika/Slex/Nouvelles du Sud, Dakar, 2007, p. 180.

[2] Théophile OBENGA, Appel à la jeunesse africaine, éd. Ccinia communication, 2007, p. 73.

[3] Cf. Cheikh Hamidou KANE, Préface au livre de Aminata TRAORE, L’Afrique humiliée, Fayard, Paris, 2008, p. 18-19.

[4]Edem KODJO, Panafricanisme et Renaissance africaine, Ed. Graines de Pensées, Lomé, 2013, p. 7.

[5]Amzat BOUKARI-YABARA, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, Ed. La découverte, Paris, 2014, p. 286-287.

[6] Cf. Le Point Afrique – Publié le 05/05/2016 à 16:13 – Modifié le 05/05/2016 à 18:03

[7] Théophile OBENGA, op.cit., p. 104.


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[Réactiver le rêve africain] : Sortir du « confinement » mimétique.

Jean-Paul est religieux assomptionniste. Il est l’initiateur des Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A). Depuis une dizaine d’années, il travaille à donner à la jeunesse africaine la possibilité de participer à la construction d’une Afrique nouvelle par des rencontres interculturelles et interreligieuses d’intégration africaine. Dans cette chronique, il est en quête les leçons du covid-19 pour la jeunesse africaine.

 

Tous le reconnaissent : nous traversons une crise sanitaire qui va avoir des conséquences graves sur l’économie de nos pays. Vu d’Afrique, ce qui devrait nous préoccuper, c’est la figure que prendra le continent africain, demain. En tout cas, le Covid-19 nous aura rappeler les énormes défis que l’Afrique doit relever dans les domaines de la santé et de l’éducation. Sur ces deux problématiques, comme sur bien d’autres, aucun pays africain ne peut s’en sortir tout seul.  Au contraire, le domaine de la santé et de l’éducation sont des lieux de mutualisation de nos forces. « L’énorme patrimoine culturel et traditionnel d’où est issue la pharmacopée africaine devrait être davantage mobilisé, mutualisé, panafricanisé, en association avec la médecine et les recherches dites modernes »[1]. Les pays africains feraient mieux d’unir leurs forces pour créer des hôpitaux régionaux, voir panafricains, à la taille des besoins du continent, en intégrant les manières africaines d’habiter le monde. Il est urgent que les Africains réalisent des projets de recherche conséquents dans le domaine de la médecine et on sait que cela passera par l’éducation. La création d’universités panafricaines pour mieux nous « armer de sciences » est indispensable. Nous avons besoin d’universités décolonisées qui prennent en compte les savoirs endogènes, les imaginaires et les symboles africains. Depuis le XVI° siècle jusqu’à nos jours, écrit Joseph Ki-Zerbo, l’Afrique a été inhibée. Elle a été confinée à l’imitation, à la consommation des inventions d’autrui[2]. Ce qu’il convient, c’est qu’après le covid-19, l’Afrique redevienne le lieu des possibles, le lieu des inventions, de la créativité, «  car d’Afrique aussi doivent surgir les savoirs dont le monde d’aujourd’hui a besoin »[3]. En tout cas, c’est l’appel qui nous est lancé par certains intellectuels africains : « Plutôt que de subir et tendre la main à nouveau en attendant meilleure fortune, il serait d’ores et déjà souhaitable de repenser notre vivre ensemble en partant de nos contextes spécifiques et des ressources diverses que nous avons »[4].

Comment s’y prendre ? Eh bien, il faut réunir les conditions. La première chose à faire, c’est d’unir le continent. Elle ne ment pas, la sagesse qui enseigne que « l’union fait la force ». Et il faut garder en mémoire la leçon de Joseph Ki-Zerbo : « on ne développe pas, on se développe ». Or, se développer, c’est tirer de soi-même les éléments de son propre développement.  Il faut mettre fin au processus du « développement octroyé » et passer à la dynamique de l’auto-développement. La condition de l’invention, tout comme la voie du développement, se trouve dans l’unité de l’Afrique. Bien plus, la première condition pour un vrai développement, c’est l’espace africain de développement. Car, «il y a un espace économique minimal sans lequel il n’y aura jamais de développement fondamental dans nos pays. Il n’ y a pas d’avenir pour l’Afrique en dehors de l’intégration à tous les niveaux, y compris, dans la recherche scientifique »[5]. Il nous faudra donc quitter le « confinement » dans lequel la conférence de Berlin nous a enfermés depuis 1884. On ne peut pas réaliser le développement dans le cadre de petits pays[6]. Le développement de l’Afrique sera interafricain, panafricain ou ne sera pas. Le covid-19 nous enseigne à mettre en pratique le conseil que Frantz Fanon donne dans la conclusion des Damnés de la terre : « Décidons de ne pas imiter l’Europe, écrit-il, et bandons nos muscles et nos cerveaux dans une direction nouvelle. Tâchons d’inventer l’homme total que l’Europe a été incapable de faire triompher »[7]. Cette voie est celle qui permettra d’ouvrir de nouvelles perspectives pour les jeunes générations.

 

Jean-Paul Sagadou

Initiateur des Voyages d’intégration africaine (V.I.A)

 

[1] Cf. https://blogs.mediapart.fr/charles-kabango/blog/110420/les-intellectuels-africains-sexpriment-sur-le-coronavirus

[2] Joseph KI-ZERBO, A quand l’Afrique ? Editions d’en bas, Lausanne, 2013, p. 110.

[3] Jean-Marc ELA, L’Afrique à l’ère du savoir.  Science, société et pouvoir, L’Harmattan, Paris, 2006, p. 243.

[4] Cf. https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/130420/aux-dirigeants-du-continent-africain-face-au-covid-19-il-est-temps-dagir

[5] Joseph KI-ZERBO, A quand l’Afrique ?, op. cit., p. 189.

[6] Idem, p. 214.

[7] Frantz FANON, Les Damnés de la terre, Paris, la Découverte, 2002, p. 302-305.


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[Réactiver le rêve africain] : Favoriser la naissance de grands rêves.

Jean-Paul est religieux assomptionniste. Il est l’initiateur des Voyages d’Intégration Africaine (V.I.A). Depuis une dizaine d’années, il travaille à donner à la jeunesse africaine la possibilité de participer à la construction d’une Afrique nouvelle par des rencontres interculturelles et interreligieuses d’intégration africaine. Dans cette chronique, il est en quête les leçons du covid-19 pour la jeunesse africaine.

 

Rêver du « possible » et des « possibles » avec et pour la jeunesse africaine : telle est l’ambition de cette réflexion. Si les sociétés africaines dans lesquelles nous vivons, malgré leurs multiples difficultés, ne sont plus « tirées en avant » par une valorisation de l’avenir, alors elles seront tout ce que les jeunes redoutent : des sociétés sans promesse et sans espérance.

Certes, plus de 60 ans après les indépendances africaines, le « monde s’effondre » toujours autour de la jeunesse africaine. Face à la négligence des gouvernements et à l’absence de politiques publiques en Afrique au service de l’emploi des jeunes, les jeunes tentent d’inventer, vainement, leur vie. C’est aussi en ce moment-là que le coronavirus vient s’introduire dans nos existences instaurant, pour ainsi dire, une sorte de cassure entre le passé et le futur.

Événement imprévu, cette pandémie est venue remettre à l’ordre du jour les rapports asymétriques entre l’Afrique et le reste du monde. « Confinée » dans sa pauvreté, l’Afrique se voit adressée des discours et des déclarations politiquement, économiquement et humainement condescendants et indécents. On peut donc légitimement se poser la question : A quand le « déconfinement » du regard de l’Europe sur l’Afrique ? Tout dépendra, peut-être, du regard que l’Afrique portera sur elle-même. Continent ayant connu tous les attentats possibles à la vie, l’Afrique veut cesser de marcher courbée. Elle veut se mettre débout. Elle pense que le possible est possible pour elle.  Et ce possible, elle veut le penser en lien avec l’imagination, le rêve et l’utopie, avec l’ambition d’inscrire « le non-encore dans son histoire et de laisser le possible apparaître comme le surgissement du Novum (nouveau) dans le réel[1].

A l’heure du covid-19, c’est le choix qu’il faut faire : rêver que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Nous devons favoriser la naissance de « grands rêves »[2] dans l’esprit des jeunes africains, des rêves qui permettent de se donner des lignes d’horizons, de savoir s’orienter, de savoir où aller, de savoir quel chemin emprunter pour se retrouver soi-même et atteindre le but qu’on s’est fixé. Pour ce faire, il faudra sortir du « confinement » mimétique dans lequel nous sommes depuis de nombreuses années, il faut ouvrir de nouvelles perspectives pour l’Afrique, rêver de l’unité africaine en assumant en particulier le rêve de Nkrumah, en se formant au panafricanisme pour devenir des poètes de l’unité africaine.

[1] Cf. Jean Godefroy BIDIMA, Théorie Critique et modernité négro-africaine. De l’École de Francfort à la Docta spes africana, publication de la Sorbonne, Paris, 1993, p. 15.

[2] Tanella BONI, « Des jeunes en quête d’avenir », in 50 ans après quelle indépendance pour l’Afrique, éd. Philippe Rey, Paris, 2010, p. 67.

 


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« Dans l’eau, il y a plus que le crocodile » : Penser en temps de crise !

Dans une lettre adressée à un des amis et collaborateurs, le philosophe Emmanuel Mounier écrivait en 1949, un an avant sa mort, les mots étonnants que voici : « l’évènement sera notre maître intérieur ». Cette phrase, après lui, deviendra célèbre, car, elle contient en elle une ligne spirituelle, philosophique et politique très forte pour l’homme d’action. L’évènement est de l’ordre de l’imprévu, de l’imprévisible, de l’inattendu, du non-maitrisable, comme l’est en ce moment le Covid-19 qui se propage dans notre monde. En s’introduisant dans nos existences, cet évènement introduit une brisure, une modification, et peut-être même une cassure entre le passé et le futur. Et nous voici face à des défis dont il faut bien prendre la mesure en essayant de voir comment préparer la naissance d’un nouveau monde.

D’énormes défis pour notre siècle

Les clés du XXI° siècle[1]. C’est le litre d’un ouvrage fort passionnant, publié par l’UNESCO, comprenant des textes écrits par des chercheurs au fait de leurs disciplines. Ce livre, de plus de cinq pages, est fascinant en raison de toutes les questions qu’il soulève, les interrogations nées des évolutions de notre monde et tous les défis auxquels notre monde allait être confrontés au cours du XXI° siècle, depuis le questionnement incertain sur le futur, jusqu’aux problématiques suscités par un monde de plus en plus global en passant par les défis liés à la préservation de l’espèce humaine, le choc des cultures, et les questions de vivre-ensemble, etc….

Prendre la mesure de ce qui nous arrive

« Confiné », du fait de cette pandémie du Covid-19 qui ravage le monde entier, je me suis remis à relire ce livre prospectif, Les clés du XXI° siècle, livre dont l’ambition est de nous proposer une « éthique du futur » selon la belle formule de Jürgen Habermas.  Au cours de ma lecture, le titre d’un des chapitres a retenu mon attention : « De quoi souffrirons-nous au XXI° siècle ? » avec un sous-titre intitulé « La science face aux maladies émergentes et réémergentes ». On y apprend que dès 1996, l’Organisation mondiale de la santé avait lancé un cri d’alarme en ces termes : « Nous sommes à la veille d’une crise mondiale en ce qui concerne les maladies infectieuses. Aucun pays n’est à l’abri. Aucun pays ne peut plus se désintéresser de la question ». On pensait alors, que la recrudescence des maladies était favorisée par les modifications de l’environnement, l’urbanisation sauvage, la croissance de la pauvreté, la mondialisation et la multiplication des voyages internationaux. On se demandait, au début des années 2000, comment le XXI° siècle allait s’y prendre pour se prémunir des grandes pandémies qui le menacent ? Il faudra sans doute se donner encore du temps pour pouvoir penser ce qui nous arrive avec la pandémie du covid-19, mais en même temps, il n’est pas interdit de se donner quelques repères pour prendre la mesure de ce qui nous arrive.

La faute à la mondialisation ?

Notre monde ne cesse de se mondialiser. Les éléments phares pour symboliser cette mondialisation « globalisation », sont là, sous nos yeux : les technologies de l’information, la Banque mondiale, etc…Ce qui est moins perceptible, c’est que derrière la mondialisation sont masquées bien de confrontations et des tempêtes. Comme aimait à la répéter le professeur Joseph Ki-Zerbo, « dans l’eau, il y a plus que le crocodile ». En fait, il ne faut pas se faire des illusions : la mondialisation constitue un facteur du développement des maladies. Aujourd’hui, plus qu’avant, un virus peut se déplacer à la vitesse des avions. Le Covid-19 est, sous nos yeux, une preuve palpable. Des virus adaptés aux conditions de vie de populations jugées lointaines se propagent au sein de populations mal préparées. Une des leçons que nous laissera la pandémie qui décime notre monde, c’est que la mondialisation, loin d’être neutre, est « potentiellement enceinte du meilleur et du pire » (Ki-Zerbo). Le chemin sur lequel nous entraine la mondialisation est parsemé d’embûches. Avec l’avènement du Covid19, c’est une nouvelle phase de la mondialisation qui se met en route. Elle fonctionnera pour tous, si, et seulement si, elle se donne un visage humain.

La faute au changement climatique ?

Ce qui se passe autour de nous avec le Covid-19 suscite de nouvelles interrogations sur nos relations avec le monde naturel et animal qui nous entoure. En tout cas, une chose est sûre : autour de nous l’air et l’eau sont pollués tandis que le modèle occidental de développement contribue à la dégradation de l’environnement, à l’épuisement des ressources naturelles, à la production de quantités énormes de déchets et à l’expansion des bidonvilles surpeuplés où les conditions sanitaires désastreuses aggravent les effets nocifs des émissions de gaz carbonique d’oxyde de soufre et d’azote. Conséquence : notre air est de plus en plus chargé d’agents susceptibles d’affaiblir notre système immunitaire, ce qui nous rend plus vulnérables. Dans un monde global comme le nôtre, la situation du coronavirus est très inquiétante. Il est possible de le vaincre, mais il faut se donner les moyens en accentuant la prévention. Et en Afrique, notre stratégie de lutte doit s’adapter aux réalités du terrain, avec l’idée que, désormais, l’Afrique ne pourra plus se dédouaner d’un véritable engagement dans la recherche épidémiologique et la recherche appliquée.

Prévoir, anticiper

Le philosophe camerounais Engelbert Mveng aimait citer une parole du « sorcier de son village » qui disait : « l’homme crée toujours le temps dont il a besoin ». En d’autre termes, l’avenir est ce que nous créons. Face au coronavirus, les spécialistes de la prospective disent que s’il est difficile de répondre à la question de savoir si cette pandémie était prévisible ou pas, on peut au moins affirmer qu’elle était parmi les scénarios possibles. Pour Alioune Sall, « la situation actuelle ne procède […] pas d’une fatalité à laquelle l’humanité ne pouvait échapper; elle est le résultat de dynamiques multiples dans lesquelles se mêlent des variables d’ordre économique, social, politique, environnemental, culturel et technoscientifique. La pandémie aurait pu prendre une tournure différente, moins dramatique, si les autorités sanitaires étaient mieux préparées pour y faire face »[2]

Le défi lancé donc à notre humanité est d’être permanemment en éveil pour « faire face » ! Pour ce faire, Alioune Sall propose plusieurs pistes. Il nous faut d’abord mobiliser les connaissances, les compétences pour comprendre et combattre le Covid-19. Les Instituts de recherche et des chercheurs africains et afro-descendants doivent être mis à contribution. Certains pays africains sont déjà dans cette voie. Il nous faut ensuite bien communiquer, en donnant la bonne information, au bon moment et en utilisant les bons canaux. Il faut fuir, comme on fuit le Covid19, les demi-vérités et les charlatans de tous bords. Tout cela, évidemment, n’est possible que si se met en place un leadership politique crédible, stratège et audacieux capable de faire face à une situation inédite comme celle que nous vivons, et capable de trouver des stratégies innovantes pour lutter contre le coronavirus.

Quelque chose de nouveau à venir ?

Peut-être que quelque chose de nouveau est en train de se passer dans et pour nous monde. Ici et là, il faut donc, dès maintenant, tirer les enseignements de Gaston Berger, le père de la prospective : « congénitalement myopes en ce qui concerne la vision de l’avenir, nous commençons à penser qu’il y a là des lointains à voir, que l’on pourra voir, qu’il faut s’appliquer à voir ».

 

Jean-Paul Sagadou

Ouagadougou

01/04/2020

[1] Les Clés du XXIe siècle, Seuil, Éditions UNESCO, Paris, 2000

[2] Cf. Alioune SALL, https://www.seneplus.com/societe/la-pandemie-donne-naissance-un-precariat-mondial.


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L’intégration africaine ou le désir de l’autre[1]

« Lorsque je dessine les frontières de l’Afrique, j’ai toujours l’impression de blesser les peuples »[1].

 

Il semble qu’à ce jour, on compte plus de 200 organisations africaines travaillant à intégrer les Etats sur les plans politiques, économiques, culturels et juridiques, alors que le niveau d’intégration du continent comparée à celui d’autres espaces intégrés (comme l’Union européenne), reste très faible[2]. La conséquence est que l’Afrique reste « le plus morcelé des continents »[3]. Or, l’espace éclaté de l’Afrique est un espace négatif pour le développement. Chaque pays africain isolé dans « son coin », est limité dans sa capacité à réaliser la paix, la stabilité, le développement durable et l’amélioration du niveau de vie de ses populations. Le projet d’une intégration africaine réussie reste donc, plus que jamais, au cœur du problème, voire du « mal africain », et sa mise en œuvre doit être considérée comme une « ardente obligation »[4].

L’objectif de cette réflexion est de mettre en valeur la « dimension humaine » de l’intégration. Nous voulons indiquer ce que sont les enjeux de la rencontre humaine et ses conséquences pour l’Afrique en termes de dialogue, d’unité, de développement, de renaissance. C’est un propos à inscrire sous le registre de la quête d’une intégration « par le bas ». Cette perspective se dote d’une ambition affichée : donner du poids et de la valeur à une expérience vécue pendant cinq ans avec des jeunes africains : les voyages interreligieux d’intégration africaine. Cette entreprise est importante au moins pour trois raisons : penser et agir avec les jeunes en faveur de l’intégration africaine, c’est permettre à la jeunesse de prendre conscience « de la nécessité absolue d’être fière de son continent, fière de sa culture, fière de son Histoire »[5] et travailler à faire des différences nationales, régionales, ethniques et religieuses, une véritable force. Ensuite, en creusant la notion d’intégration avec les jeunes, nous cherchons à montrer que le paradigme de l’intégration peut aider à la « compréhension mutuelle des questions fondamentales »[6] qui se posent aujourd’hui sur le continent africain. Enfin, c’est une manière de dire aux jeunes qu’être membre d’un réseau, c’est choisir de s’associer à un pouvoir d’action pour donner de l’impact à sa propre vision.

L’enjeu final est de contribuer à la formation des jeunes dans un esprit d’ouverture, d’altérité, où la personnalité se forme en recevant et en se donnant. Pour aider à comprendre mon propos, je m’attacherai d’abord à donner quelques repères historiques sur la question de l’intégration africaine. Je tenterai ensuite de mettre en lumière le sens de la notion d’intégration régionale africaine. L’enjeu que revêt cette intégration pour la jeunesse africaine donnera à voir les raisons pour lesquelles nous nous engageons dans cette voie avec les jeunes à travers la mise en place du Réseau de Jeunes pour l’Intégration Africaine (R.J.I.A).

Repères historiques sur le projet d’une intégration africaine

Depuis l’accession des pays africains à la souveraineté internationale, les leaders politiques n’ont pas manqué d’initier des tentatives de regroupements régionaux ou sous-régionaux. Beaucoup de penseurs africains ont estimé que l’avènement d’une Afrique politique stable devait passer par la construction d’ensembles sous-régionaux cohérents et reconnus. Ainsi la création, à l’échelle continentale, de l’OUA, Organisation de l’Unité Africaine, « sorte d’ONU à l’échelle africaine »[7], devenue Union Africaine (UA), manifestait cette volonté  de construire une Afrique unie. Créée en 1963, l’OUA avait pour objectif d’aboutir à une communauté économique africaine pour l’ensemble du continent. En 1980 a été adopté le Plan d’Action de Lagos, qui prévoyait le passage vers l’unité par cinq étapes successives, en commençant par des unions régionales, pour aboutir à la communauté continentale en l’an 2000. Mais la lenteur des progrès des unions a amené l’organisation, en 1991, à reporter son ambition pour l’an 2035. Outre l’Union Africaine, on peut citer comme structure œuvrant à l’échelle continentale l’OHADA (l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires), dont le Traité a été adopté en 1993. Parmi les organisations d’intégration à vocation régionale, on peut distinguer deux grandes catégories[8]. Les unes à vocation générale d’intégration économique, les autres à vocation sectorielle. L’objectif des organismes à vocation générale d’intégration est d’aboutir à une communauté économique plus ou moins poussée au niveau d’une région comme l’Afrique de l’Ouest avec la CEDEAO (Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest), l’Afrique Centrale avec la CEMAC (Communauté Economique et monétaire d’Afrique Centrale), l’Afrique de l’Est avec la COMESA ( Acronyme anglais pour le Marché commun d’Afrique orientale et australe) et l’Afrique Australe avec la SADC (Communauté pour le développement de l’Afrique australe). Les organismes à vocation sectorielle ont, quant à eux, des objectifs et des actions limités dans le domaine du commerce ou de l’industrie comme l’ASECNA (Agence pour la Sécurité de la Navigation Aérienne).

Globalement, les intégrations régionales constituent un aspect significatif des réalités internationales. Un peu partout dans le monde, des États s’associent, des accords d’intégration plus ou moins formalisés voient le jour qui, lorsqu’ils sont suivis d’effets, influencent les relations qui se nouent entre de nombreux acteurs publics et privés. Analysant le cas particulier de l’Afrique de l’Ouest, Mohamadou Abdoul émet l’hypothèse générale selon laquelle « un approfondissement de l’intégration des économies, des sociétés et des territoires constitue le moyen par lequel l’Afrique de l’Ouest peut se réapproprier sa propre croissance, son développement et son destin[9] ». Pour Alpha Oumar Konaré, ancien secrétaire général e l’UA, « un environnement économique mondial en rapide évolution exige que nous avancions à grands pas et de façon rationnelle pour parvenir à l’intégration régionale. Nos anciens engagements en faveur de la coopération transfrontalière nous y incitent. Et les besoins et les aspirations de nos peuples nous y obligent »[10]. On peut discerner ces anciens engagements dans le mémorable discours de Kwame Nkrumah en mai 1963 à l’OUA :

« … Tant que nous n’aurons pas réussi à mettre un terme à ce danger, par la compréhension mutuelle des questions fondamentales et par l’unité africaine qui rendra périmées et superflues les frontières actuelles, c’est en vain que nous aurons combattu pour l’indépendance. Seule l’Unité africaine peut cicatriser cette plaie infectée des litiges frontaliers entre nos divers États. (…) Le remède à ces maux est entre nos mains mêmes. Il nous confronte à chaque barrière douanière, il crie vers nous du fond de chaque cœur africain. En créant une véritable union politique de tous les États indépendants d’Afrique, dotée de pouvoirs exécutifs pour exercer une direction politique, nous pouvons avec espoir et confiance répondre à chaque circonstance critique, à chaque ennemi, à chaque problème complexe. ».

La problématique de l’intégration et de l’unité africaine est chez Nkrumah un défi lancé tant à sa génération qu’à celle d’aujourd’hui. Quand Nkrumah a eu cette idée lumineuse : « Africa must unite », écrit Joseph Ki-Zerbo, « il y avait chez lui une inspiration, une vision et une volonté qui ont fait marcher les jeunes étudiants que nous étions[11] ». Nkrumah est le premier dans l’histoire à insister sur la nécessité de créer une fédération économique à l’échelle continentale. Le panafricanisme implique chez lui, « la réalisation des groupes fondés sur la proximité géographique, l’interdépendance économiques et les affinités linguistiques et culturelles des États Africains, seul rempart possible contre la poussée néo-colonialiste d’après indépendance et seul moyen de réaliser la communauté panafricaine[12] ». C’est Nkrumah qui montre la voie vers l’intégration africaine et la construction africaine, et le panafricanisme n’est autre chose qu’un mouvement d’intégration du continent africain.

Lignes de positions : de l’intégration « par le haut » à l’intégration « par le bas »

Prenons d’abord acte de cette remarque du professeur Joseph Ki-Zerbo : « Sur l’intégration, presque tout a été dit ; et pourtant presque tout reste à faire. Tel est le drame de l’Afrique, la dichotomie entre un verbe qui reste stérile et un processus qui nous échappe ». Ces mots indiquent à merveille qu’il faut continuer à creuser le sens du mot intégration. Les définitions disponibles aujourd’hui ne manquent pas d’indiquer que « l’intégration régionale africaine » c’est l’inverse du cloisonnement des espaces géographiques, culturels, économiques, et politiques. L’intégration régionale serait la convergence politique, économique et sociale d’un ensemble de pays conscients des limites des politiques nationales et désireux d’optimiser leurs chances de développement.  Pour notre propos, retenons que l’intégration est le fait pour les États africains de mettre ensemble les ressources humaine et naturelle afin de sortir le continent du sous-développement

Aujourd’hui, certains spécialistes des questions d’intégration africaine, estiment que le discours sur l’intégration a été très largement technocratique jusque-là et qu’il y a nécessité à valoriser l’intégration par le bas qui permet d’impliquer les citoyens des pays dans une dynamique que les sommités étatiques seules ne pourraient endosser d’une manière durale et pérenne. L’intégration par les dirigeants politiques est ce qu’on appelle « intégration par le haut ». Elle consiste à confier les rênes de l’intégration à la classe politique ; dirigeants politiques, leaders d’opinions en sont considérés comme les acteurs privilégiés. Cette approche institutionnelle qui a permis de réaliser des avancées, semble s’essouffler, donnant plus de place à l’intégration des peuples et des collectivités territoriales.

L’intégration par le bas est l’inverse de celle par le haut. Contrairement à la seconde qui confiait l’intégration aux leaders politiques du continent, la première vise à la fonder sur les peuples. Comme le note si bien Ali Sylla, « Fonder l’intégration sur les peuples, c’est sortir le débat sur l’unité africaine des palais présidentiels et autres salons feutrés pour la ramener dans la rue, au niveau de la société civile, dorénavant actrice, non plus simple spectatrice »[13]. L’intégration par le bas part du principe selon lequel les peuples africains, au cours de l’histoire, ont tissé des relations qui transcendent les frontières héritées de la colonisation et qui précèdent la naissance des différents États. Ces relations, quoique remontant pour la plupart à des temps immémoriaux, continuent de réguler les rapports entre ethnies, clans et tribus. L’intégration par le bas prône un retour au local, c’est-à-dire au territoire pour valoriser davantage le potentiel d’intégration régionale ouest africain. Il s’agit de replacer les populations au cœur du processus, de « construire l’Afrique à partir de ses territoires ». Cette perspective invite aussi à considérer l’intégration africaine comme une expérience humaine à vivre et un effort pour rassembler des hommes qui n’ont pas forcément les mêmes points de vue ni les mêmes habitudes culturelles.

L’intégration africaine ne peut réussir que dans la mesure où le si le continent est apaisé et stable. Or, c’est le désir réciproque des uns pour les autres qui peut instaurer un climat de paix et de sécurité. Comme l’écrit le Pape François :

« Ce n’est pas la culture de l’affrontement, la culture du conflit qui construit la vie collective dans un peuple et entre les peuples, mais celle-ci : la culture de la rencontre, la culture du dialogue : c’est l’unique voie pour la paix ». (Angélus du 1er septembre 2013)

C’est le désir de l’autre, ce sentiment qui nous pousse à rechercher l’autre – l’autre comme individu, comme ethnie ou comme État – qui constitue le fondement d’une intégration réussie. On comprend pourquoi Albert Tévoédjré invite à construire une « solidarité » qui apporte aux autres ce qui leur manque et à recevoir d’eux ce qui nous manque. Dans cette forme de solidarité, « il s’agit de nous reconnaître tels que nous sommes tous, avec toujours quelque faiblesse, avec toujours quelque besoin à couvrir, que ce soit sur le plan personnel, national ou international »[14]. Quant au Général Ferdinand Mbaou, il voit dans l’intégration africaine l’idée de « décloisonnement ». Il donne ce conseil à chaque Africain : « (…) apprends à décloisonner le cercle de ton groupe d’appartenance à quoi, pour toi, se résument l’univers et le monde. Apprends à l’ouvrir sur l’État que la colonisation t’avait légué ; puis de là, prends pied sur le continent tout entier »[15]. Par ce conseil, il invite les uns et les autres à l’ouverture sur l’autre, les exhorte à renoncer au repli sur soi. Le terme « décloisonnement », dans la mesure où il signifie tension hors de soi, projection vers l’autre, est synonyme de « désir de l’autre ». C’est dans cette voie que nous travaillons aujourd’hui à engager la jeunesse africaine.

Lignes d’actions : l’intégration comme enjeu majeur pour la jeunesse

S’adressant à la jeunesse africaine, le Professeur Joseph Ki-Zerbo écrit :

« Chaque génération doit se fixer ses enjeux (…) J’estime personnellement que l’enjeu de l’intégration africaine vaut la peine de se battre. Au lieu de laisser les chefs d’États accaparer cet enjeu de l’unité africaine que de toute façon ils ne veulent pas réaliser : chacun veut être le roi chez lui, le sultan, le roitelet. Peu importe l’unité africaine, pourvu qu’il soit le maître d’un territoire ! L’intégration africaine ne se réduit pas à un simple enjeu économique. En réalité, c’est beaucoup plus large. Les pays africains doivent se reconstituer en tant qu’entité, en tant qu’identité, en tant que personnalité »[16].

Bousculés par ces propos de l’historien burkinabè, et conscient des enjeux et des défis que présente pour l’Afrique les temps actuels, nous avons lancé en 2009, avec et pour les jeunes les voyages d’intégration africaine (VIA), et en 2011, nous avons mis en place le Réseau de Jeunes pour l’Intégration Africaine (RJIA). L’histoire des voyages interreligieux d’intégration africaine et du réseau de Jeunes pour l’Intégration Africaine est donc assez récente. Cela dit, même courte, une histoire ne cesse pas pour autant d’être l’histoire. Depuis 2009, sept éditions des voyages d’intégration africaine ont déjà été réalisées dans cinq pays différents avec des thèmes différents et regroupant chaque année plus de 50 jeunes de pays différents : le Burkina Faso en 2009 avec  comme thème : « l’intégration africaine », le Bénin en 2010 avec « intégration et rencontre des cultures » comme thème, le Mali en 2011 avec le thème : « intégration et renaissance africaine », en 2012 en Côte d’Ivoire avec comme thème : « Réconciliation et intégration africaine », en 2013 au Togo avec le thème : « Citoyenneté et intégration africaine », en 2015  au Sénégal avec le thème : « Intégration africaine et culture démocratique », en 2017 au Ghana avec le thème : « La jeunesse africaine et afro-descendante face au panafricanisme : Nkrumah et la reconstruction de l’Afrique au XXIème siècle  ».

Cette initiative trouve son originalité dans le fait qu’elle s’adresse à des jeunes de toutes les confessions religieuses : musulmans, catholiques, protestants, adeptes de la religion traditionnelle africaine. En initiant ces voyages, nous avons l’ambition de faire émerger les richesses présentes à l’intérieur des différences ethniques, religieuses et nationales. Notre hypothèse, c’est que les jeunes peuvent être le moteur d’une nouvelle et véritable intégration africaine. Après cinq décennies d’expériences d’intégration en Afrique, les résultats semblent fort mitigés. Ceux qui ont le plus intérêt à cette intégration que sont les acteurs de base, ne sont pas souvent pris en compte dans les politiques gouvernementales d’intégration. Cette situation fragilise le processus d’intégration « par le haut », c’est-à-dire par les règles et les institutions. Or, il y a, de la part de divers groupes sociaux, une volonté manifeste d’aspirer à un idéal d’intégration véritable. C’est le cas de la jeunesse africaine. L’enjeu donc, avec les jeunes, est de travailler à la valorisation de l’intégration « par le bas », celle qui se réalise en marge des institutions grâce aux solidarités sociales et culturelles et grâce aux réseaux. Il est entendu que cette intégration « par le bas » ne sera effective que si nous travaillons à donner la possibilité aux jeunes de pouvoir se rencontrer pour échanger entre eux. Car, les jeunes :

« Ne pourront vraiment apporter des éléments enrichissants que lorsqu’ils auront mûri leur réflexion dans les contacts avec d’autres jeunes. Pour ce faire, le tourisme culturel à l’intérieur et à l’extérieur du pays, les voyages et rencontres culturelles de jeunes, le pluralisme associatif sont à encourager…C’est dans de telles expériences que les jeunes pourront acquérir des valeurs citoyennes telles que l’acceptation de la différence, la non-violence, le souci du bien commun, etc.,»[17].

D’après le mot d’Amin Maalouf, nous sommes devenus des « compagnons de voyage », car, il n’y a plus d’étrangers dans notre monde. Nous sommes condamnés à cultiver une « pensée métisse », à voir large, à voir loin. Les voyages permettent de découvrir le sens des choses et la valeur des hommes et selon le philosophe Heidegger, « qui veut penser grandement doit errer grandement ». C’est cette possibilité de découvrir le monde, de connaître les choses et les hommes en sortant de chez soi et de soi, que nous essayons, depuis cinq ans, de donner aux jeunes à travers les voyages d’intégration africaine dans l’espace ouest africain.

Perçue sous cet angle, notre initiative est une manière de mettre en pratique le paradigme de l’intégration africaine et de l’empêcher d’être classé au registre des « mots hourra » ou des « expressions slogan ». Nous sommes à la recherche d’une intégration africaine qui ne soit pas simplement « déclarative », « incantatoire », « imaginaire », « purement théorique ou analytique », mais plutôt une intégration en état de marche et en situation d’invention.  La jeunesse africaine est capable de cette mise en route d’une véritable intégration. Il faut, avec elle, travailler au déblocage de l’esprit ethniciste, nationaliste et fondamentaliste. Avec l’historien Joseph Ki-Zerbo, nous pensons que « l’identité religieuse, raciale, idéologique (…) ne doivent pas s’imposer comme schéma directeur de l’ensemble des Africains[18] ». Nous pensons que pour construire une Afrique réconciliée, nourrie par le dialogue pacifique de ses identités multiples, il nous faut donner aux jeunes l’occasion de la rencontre, du dialogue, de l’échange.  Nous sommes fermement attachés à la construction d’une Afrique unie, parce que c’est « notre intérêt d’aider à l’émergence d’une Afrique politiquement stable, raisonnablement gouvernée, autosuffisante pour son alimentation, capable de fournir un emploi à ses populations, de les soigner et de les éduquer[19] ». Accompagner les jeunes dans l’éveil de leurs libertés, contribuer à la formation des consciences et à la pratique d’une fraternité réelle au-delà des différences, rapprocher des gens différents, créer du lien, faire naître la communion et la solidarité entre personnes de différents pays, de différentes ethnies, de différentes confessions religieuses, telle est une des ambitions des religieux assomptionnistes en Afrique de l’Ouest.

Conclusion

A la question : « quelles sont les grandes questions qui se posent aujourd’hui en Afrique ? », le professeur Ki-Zerbo répond : « Parmi les grandes questions, il y a d’abord celle de l’État » et il ajoute aussitôt : « Ensuite, il y a la question de l’unité et de l’émiettement de l’Afrique. Mon idée (…), c’est que l’Afrique doit se constituer à travers l’intégration »[20].  Pour lui, « le lieu de solutions de quelques-uns de nos problèmes essentiels ne réside que dans une certaine intégration de l’espace africain. En dehors de cette intégration, on parle pour ne rien dire »[21]. Il précise son idée : « sans l’unité, nous ne sommes rien. Je dis bien nous ne sommes rien, je ne dis pas nous n’avons rien[22] ».  Dans ces multiples lignes, nous avons essayé de montrer que le succès de l’intégration africaine repose sur le « désir de l’autre », désir qui doit habiter tout africain. Avec ce désir, l’autre comme État, comme peuple ou comme individu n’est plus étranger ni étrange, mais il devient plutôt étrange de le considérer comme tel puisque désormais chacun est tendu vers tous par des sentiments de sympathie, de fraternité et de convivialité. C’est seulement en ce moment que frontières, barrières et cloisons tomberont. Au fond, l’intégration africaine n’est pas un projet politique parmi d’autres. C’est le projet opératoire pour donner aux sociétés africaines une configuration moderne en leur faisant triompher de l’ethnicisme et de toutes ses formes de régionalisme. C’est le projet politique (au sens de polis) qui ouvre aux peuples africains une perspective opératoire pour construire une nouvelle Afrique.

 

Jean-Paul Sagadou

Initiateur des Voyages d’intégration africaine (V.I.A)

Ouagadougou/Burkina-Faso

[1] Propos d’un géographe cités dans Le Monde diplomatique, décembre 2012. (Voir article de Anne-Cécile ROBERT, Que reste-t-il des frontières africaines ?, p. 15)

[2] Ali SYLLA, « Du fondement d’une intégration réussie », in Notre Afrique, n° 001, 2009, p. 40. Nous nous inspirons beaucoup de cette étude.

[3] Jean ZIEGLER, Main basse sur l’Afrique. La recolonisation, Paris, seuil, 1980, P. 21

[4] Joseph KI-ZERBO, Repères pour l’Afrique,  Silex/Nouvelles du Sud, Dakar, 2007, p. 152.

[5] Edem KODJO, Panafricanisme et Renaissance africaine,  Les éditions Graines de Pensées, Lomé 2013, p. 104.

[6] Extrait de son discours en mai 1963 à l’OUA, à Addis-Abeba

[7] Michel AURILAC, l’Afrique à cœur. La coopération, un message d’avenir, Paris, Berber-Levrault, 1987, p.19.

[8] Cf. Ali SYLLA, « Du fondement d’une intégration africaine réussie », in Notre Afrique, n°001, 2009.

[9] Mahamadou ABDOUL, « La coopération transfrontalière dans la problématique de l’intégration africaine : vers une Afrique de l’Ouest maîtresse de son avenir », in Au Professeur Joseph Ki-Zerbo. Hommages et témoignages, Etudes et Recherches, n° 277, Dakar, 2010, p. 73.

[10] Alpha Oumar KONARE, K. Y. AMOAKO, Etat de l’intégration régionale en Afrique, Rapport de la Commission économique pour l’Afrique, 2004.

[11] Joseph KI-ZERBO, A quand l’Afrique, op.cit, p. 16.

[12] L’Afrique noire de 1800 à nos jours, p. 392

[13] Ali SYLLA, « Du fondement d’une intégration africaine réussie », in Notre Afrique, n°001, 2009.

[14] Albert TEVOEDJRE, La pauvreté, richesse des peuples, Paris, édition économie et humanisme, 1978, p. 150.

[15] Ferdinand GENERAL MBAOU, Le développement de l’Afrique passe par l’amour de l’Afrique et des Africains, Paris, Éditions Publibook, 2007, p. 23

[16] Joseph KI-ZERBO, A quand l’Afrique, op.cit, p. 162.

[17] Maryse  QUASHIE (Professeur de sciences de l’Education à l’Université de Lomé/Togo), « Dix propositions pour que les jeunes soient les accoucheurs d’une nouvelle société », in Le Rameau de Jessé, n° 1, 2000, p. 32.

[18] Joseph KI-ZERBO, repères pour l’Afrique, op.cit, p. 86.

[19] Francis SAUDUBRAY, « Les vertus de l’intégration régionale en Afrique »,  in Afrique contemporaine, n° 227, 2008/3, pp. 175-185

[20] Joseph KI-ZERBO, A quand l’Afrique ?, Entretien avec René Holenstein, Lausanne, Suisse, 2013, Editions d’en bas,  (Première édition : 2003 ; éditions de poche : 2004)

[21] Joseph KI-ZERBO, Repères pour l’Afrique,  Silex/Nouvelles du Sud, Dakar, 2007, p. 103.

[22] AA.VV ; Au professeur Joseph Ki-Zerbo. Hommages et témoignages, Série Etudes et Recherches, n° 277, Dakar, p. 123.

 

[1] Texte publié dans Itinéraires Augustiniens, Revue semestrielle –n° 54 – Juillet 2015, pp. 41-48


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La jeunesse africaine : l’espoir des désespérés

 

Ligne de départ : un questionnement

Comment penser et orienter le devenir de la jeunesse africaine (plus de 60% de la population est âgée entre 18 et 25 ans, vivant à la fois dans les campagnes et dans les villes), dans un contexte où espoir, peur et humiliation sont mêlés ?  Quel espoir pour la jeunesse africaine dans un continent marqué par des violations de la légitimité démocratique, par des intégrismes violents, par des maladies, par le chômage ? Par quel chemin passer pour penser, préparer et éclairer l’avenir du continent africain ?

Ligne de position : un axe de réflexion

Il faut penser l’avenir du continent africain, avec la jeunesse africaine, sur la base de l’espoir, du possible. Beaucoup de jeunes pensent l’Afrique comme un « lieu négatif » selon l’expression de Chinua Achebe, sans avenir et sans espoir. Continent sans avenir, écartelée par les démons inséparables de l’instabilité politique et du dénuement économique…cette vision de l’Afrique a été facilité par la production d’une abondante littérature qui désigne l’Afrique de cette manière-là : l’Afrique noire est mal partie, l’Afrique ambiguë, l’Afrique bloquée, l’Afrique marginalisée, l’Afrique pauvre, très pauvre… La corruption, la mal gouvernance, l’exploitation des richesses au profit d’intérêts privés, le chômage, les épidémies (Ebola), les guerres, le terrorisme : tout cela fait de l’Afrique une terre de misère et de barbarie et donc un lieu négatif sans avenir et sans espoir. Certains vont jusqu’à écrire – c’est le cas de Stephen Smith dans sa Négrologie, que « l’Afrique est le mouroir de tous les espoirs, un continent en agonie prêt à être rayé de la carte géopolitique internationale ».

Sans être naïf sur la réalité du continent africain, je fais l’hypothèse que dans le contexte actuel de notre continent, l’espérance est le meilleur choix que puisse faire notre liberté face au temps. C’est l’espérance qui nous donnera l’énergie maximale pour construire l’Afrique de demain. L’espérance peut être le lieu d’une genèse renouvelée. Je fais le pari de l’espérance. Ce pari n’est pas un pari « malgré tout » ou « après tout », ou pour le dire autrement, « parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre ». Le choix de l’espérance est fondé sur la capacité à ouvrir des possibilités à un devenir, à un avenir meilleur. Depuis quelques années de nombreux livres, journaux et magazines ne cessent de chanter : l’Afrique, un nouvel horizon[1],  l’Afrique, un continent qui gagne[2], l’Afrique, un continent d’avenir[3]. On nous parle de l’Afrique qui bouge, de l’Afrique comme d’une nouvelle Afrique qui émerge[4]. Jean-Michel Severino et Olivier Ray, nous disent même que nous sommes dans Le Temps de l’Afrique et ils s’autorisent, à propos, de l’Afrique, à écrire : « On la croyait vide, rurale, animiste, pauvre, oubliée du monde. Or, cinquante ans après les indépendances, la voilà pleine à craquer, urbaine, monothéiste. Si la misère et la violence y sévissent encore, la croissance économique y a repris ; les classes moyennes s’y développent. Elle était «mal partie » ; la voilà de retour – à grande vitesse »[5].

Donc, entre pessimisme et optimisme, je fais le pari de l’espérance ! C’est ce que je vais essayer de faire valoir dans les lignes qui suivent.

I. L’Afrique, un pôle d’espérance ?

Il s’agit de s’interroger sur la capacité de l’Afrique à être un pôle d’espérance pour la jeunesse africaine

  1. Le poids de l’Occident dans l’idée du « futur » africain.

Pour beaucoup de chercheurs – notamment les chercheurs Occidentaux – le continent africain ne peut pas constituer un pôle d’espérance, malgré ses richesses minières fabuleuses : 80% du platine, 40% des diamants, plus de 20% de l’or et du cobalt de la planète, des réserves pétrolières colossales, des forêts, des cours d’eau, des terres arables en quantité n’y changent rien. Pour Stephen Smith, « le présent n’a pas d’avenir en Afrique »[6], car « l’Afrique se meurt d’un suicide assisté »[7]. La corruption, la mal gouvernance, l’exploitation des richesses au profit d’intérêts privés, le chômage, les épidémies, les guerres, le terrorisme font de l’Afrique une terre de misère et de barbarie et donc un lieu négatif sans avenir et sans espoir. Dans un livre intitulé L’Afrique vue par ses jeunes. Le chaos et l’espoir, publié à l’Harmattan en 2007, sous la direction de Noureddine Affaya et Driss Guerraoui, les jeunes africains jugent et analysent eux-mêmes leur continent et considèrent l’Afrique comme : « complexe, déstructurée, mal gouvernée, mal développée, exploitée sans scrupule, malade ; où le népotisme et le clientélisme, la lutte acharnée pour la préservation des intérêts privés, et des clans, deviennent des traditions, héritées, depuis la période coloniale jusqu’à maintenant »[8]. Dans ce contexte, pour reprendre le titre d’un livre du politologue Camerounais Achille Mbembe, l’Afrique peut-elle « sortir de la grande nuit »[9] ? Peut-on rêver d’un nouveau « monde-africain-qui-vient »[10] ?

  1.  Quand l’Afrique cherche à se « tenir débout par elle-même » !

Les études prospectives de ces dernières années montrent que l’Afrique constituera au XXI° siècle (et nous y sommes) un marché porteur et une sphère appropriée de création d’activités économiques nouvelles. Ces perspectives sont mises en évidence par le poids démographique et économique futur du continent africain. En 2050, la population mondiale devrait être de l’ordre de 9,191 milliard d’habitants et le continent africain comptera à lui seul 1,998 milliard d’habitants, soit près de trois fois plus peuplé que l’Europe qui ne comptera que 664 millions d’habitants. L’Afrique représentera alors 18 % de la population mondiale. Elle sera plus peuplée que la Chine qui ne devrait avoir que 1,408 milliard d’habitants et que l’Inde avec 1,658 milliard d’habitants. (Cf. Les rapports documentés de la Division de la population du département des affaires économiques et sociales des Nations Unies[11]).

Ces prévisions démographiques peuvent ne pas se réaliser intégralement à l’avenir, mais elles annoncent des tendances qui donnent à penser. Par exemple, on peut considérer que la population africaine restera marquée pour les 25 prochaines années par sa jeunesse, réalité démographique synonyme de croissance soutenue des besoins et donc d’une demande potentielle dans les domaines les plus divers. Donc, « ne serait-ce que pour des raisons démographiques, une large part du destin du XXIe siècle se joue en Afrique »[12].

Il n’existe aucune fatalité à ce que le destin de l’Afrique soit placé sous le signe de la violence, de la misère et de la tyrannie. Misère, pauvreté, sous-développement, guerres et maladies ne doivent pas être perçus comme des réalités inscrites dans le patrimoine génétique des africains. Un « autre monde est possible » pour l’Afrique et beaucoup de penseurs africains estiment que nous sommes à l’heure de l’ « invention de l’Afrique »[13], c’est-à-dire, à ce moment de l’histoire de l’Afrique où il faut se débarrasser de l’Afrique dont l’identité a été fabriquée par les « bibliothèques coloniales », et donner la possibilité aux africains de s’exprimer de manière indépendante et de travailler à se réaliser par leurs propres forces. Chez certains intellectuels africains, c’est presqu’une profession de foi : « Grâce à une Organisation des Nations Unies rénovée et ouverte, grâce à une Union africaine démocratique et ambitieuse et avec le soutien actif et désintéressé des peuples et des ‘esprits-monde’ qui s’affirment aux quatre coins de la planète, je ne doute pas que, plus encore qu’au XX° siècle ; l’Afrique noire sera la « divine surprise » du XXI° siècle. Si la Chine humiliée du début du XX° siècle a pu, à la fin du siècle passé, émerger fièrement comme rivale de l’Occident, rien ne devrait pouvoir freiner l’ascension du monde négro-africain »[14]. Pour y arriver, il faut mettre en place des institutions fortes et trouver des hommes intelligents, éclairés pour les diriger.

3.  Le devoir d’imaginer des institutions fortes pour l’Afrique

L’Afrique a besoin de se doter des capacités institutionnelles qui lui permettent de défendre ses intérêts et d’exercer ses responsabilités collectives.  L’Afrique reste un continent émietté et les nations qui la composent forment un groupe très peu homogène pour prétendre peser dans les négociations internationales. Ainsi, alors que nous ventons la force démographique de l’Afrique, il faut reconnaître que ce continent n’a pas l’unité institutionnelle qu’il faut pour négocier avec les autres grands ensembles du monde. Cette situation alimente l’afro-pessimisme. Cela dit, en mai 2000, l’hebdomadaire international The Economist a publié un dossier édifiant sur l’Afrique avec comme titre en page de couverture : « The hopeless continent » (le continent sans espoir). En décembre 2011, le même magazine titre en page de couverture concernant l’Afrique : «The hopeful continent » (le continent prometteur) avec une documentation instructive. The Economist rappelle qu’au cours de la première décennie du XXI° siècle, « six des 10 pays ayant la plus forte croissance étaient africains », ou que sur 8 des 10 dernières années, l’Afrique a connu un taux de croissance supérieur à l’Asie de l’Est (Japon inclus)[15]. Faut-il conclure que l’avenir de l’Afrique se fera sur la base même de la force de ses paradoxes ? En tout cas, nous pensons que « l’incertitude africaine »[16] n’empêche pas de faire, avec la jeunesse africaine, le pari de l’espérance, car, « au point où en est le monde on n’a ni le droit de choisir la fuite en avant, ni de désespérer »[17].

II. Le pari de l’espérance avec la jeunesse africaine

  1. Renoncer à l’espérance, c’est renoncer au goût de l’avenir

L’espérance est liée à un pari sur les possibilités actuelles ou futures. Elle pousse à évaluer le possible maintenant tout en incitant à faire une confiance raisonnée au temps. Depuis une dizaine d’années, je parcours  l’Afrique de l’Ouest avec des jeunes africains dans le cadre de voyages d’intégration africaine[18] avec l’ambition de sensibiliser la jeunesse africaine aux enjeux actuels du continent. L’intégration africaine est justement un de ces enjeux majeurs pour l’Afrique. En Afrique de l’Ouest, l’impulsion est donnée par l’UEMOA (Union Economique Monétaire Ouest Africaine) et la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Mais ces Espaces communautaires n’arrivent pas toujours à faire valoir la logique sous-régionale, et les attentes restent encore très fortes, ne serait-ce que sur la libre circulation des biens et des personnes.

C’est précisément en partant de ce constat que nous proposons aux jeunes africains de se rencontrer dans la dynamique de l’intégration pour faire d’eux de vrais héritiers du panafricanisme. Ces rencontres visent à donner une chance à l’intégration sous-régionale par les échanges entre jeunes et à favoriser le respect des valeurs humaines et spirituelles des peuples sans distinction. Avec ces aventures, qui valorisent l’intégration « par le bas », à côté de l’intégration « par le haut » prôné par les Etats, nous avons fait le choix de penser l’avenir de l’Afrique sur la base d’un principe : celui de l’espérance. Ce principe consiste à dire qu’une société qui n’est plus « tirée en avant » par une valorisation de l’avenir, sera une société sans promesse et sans espérance. Nous ne pouvons pas renoncer à l’espérance, car renoncer à l’espérance, c’est renoncer au goût de l’avenir, et renoncer au goût de l’avenir, c’est s’accommoder du présent, et le présent, si on n’y prend garde peut se présenter sous la forme d’un désordre.

  1. Penser l’avenir sur la base du principe de l’espérance

Il est nécessaire de penser l’avenir avec la jeunesse africaine sur la base du principe de l’espérance. Les jeunes africains sont pleins de dynamisme et de volonté, et l’espérance est ce qui aide la volonté à s’engager même là où, maintenant, tous les moyens d’une réussite certaine ne sont pas maîtrisables. L’espérance n’est pas seulement une vertu théologale nourrissant la foi des chrétiens, mais c’est aussi, du point de vue de la pensée humaine, le meilleur choix que puisse faire notre liberté face au temps. Dans les années 50, Ernst Bloch, un athée résolu, a publié un important livre en trois volumes intitulé Le Principe espérance. Il attirait notre attention sur les dangers d’un monde clos, un monde sans projet ni dessein[19]. Le contexte de l’Afrique nous inspire peut-être des idées de fatalité ou des causes perdues : le terrorisme, les tragédies que provoque l’immigration, les barbaries humaines ici et là, ….tout cela ne fait qu’habiller le continent noir en noir donnant à la jeunesse africaine l’impression de vivre dans un continent « pour-la-mort » et d’être condamnée à une forme de « clôture de l’avenir »[20]. La désespérance gagne une bonne partie de la jeunesse africaine et les jeunes africains, désespérés, « baissent les bras ».  Et quand on baisse les bras, ou ouvre les portes au désespoir et le désespoir peut conduire à l’enfer.

  1. L’enfer : le lieu de l’inespoir

Faut-il se livrer au désespoir et donner à croire que le pire est certain ?  Il semble que « quand croit le péril, croît aussi ce qui sauve » (Hölderlin) et ce qui peut sauver en ce moment la jeunesse africaine, c’est l’espérance. Dans la tradition chrétienne on parlait autrefois du péché d’acédie, lequel consiste en un renoncement à l’espérance. L’acédie était placé au premier rang des péchés capitaux et on comprend pourquoi Dante, dans La Divine Comédie, fait figurer une inscription explicite à l’entrée de l’enfer : « Vous qui entrez ici, quittez toute espérance », car, très justement, l’enfer est le lieu spécifique de l’inespoir[21]. Oserions-nous écrire que pour les jeunes africains, renoncer à l’espoir, c’est ouvrir les portes de l’enfer ? En tout cas, ce qui se laisse voir, c’est que sous la pression des difficultés économiques et sociales extrêmes, beaucoup de jeunes sont décidés à partir, quitte à mourir en mer. Dans son livre, l’Afrique humiliée, Aminata Traoré parle justement des « désespérés qui traversent l’enfer du désert », évoquant ainsi la réalité de ces milliers de jeunes africains contraints à émigrer dans la clandestinité du fait d’une situation économique et politique difficile dans beaucoup de pays africains. Sans-emploi, sans-repères, sans-voix, les jeunes africains sont dépourvus de perspectives d’avenir et il faut beaucoup d’énergie et d’imagination pour leur donner des raisons d’espérer, de croire en eux-mêmes, en leur pays, en leur continent. Je pense qu’il faut leur proposer des grands rêves, c’est-à-dire des raisons d’espérer.

  1. Proposer des grands rêves à la jeunesse africaine

Il nous faut accompagner, de manière déterminée, cette jeunesse africaine. J’appelle surtout à rêver d’unité africaine avec la jeunesse. Je pense que nous sommes autorisés à penser la construction d’une Afrique forte et unie, et à rêver que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Nous devons favoriser la naissance de « grands rêves »[22] dans l’esprit des jeunes africains, des rêves qui permettent de se donner des lignes d’horizons, de savoir s’orienter, de savoir où aller, de savoir quel chemin emprunter pour se retrouver soi-même et atteindre les buts qu’on s’est fixés. Je crois que le rôle des adultes est de montrer aux jeunes le chemin à suivre et de leur dire qu’ils sont comme des voyageurs qui gravissent la montagne dans la direction d’une étoile et que malgré les difficultés de l’escalade, il faut tenir bon et ne pas perdre de vue l’étoile de référence. Dans le contexte actuel de notre continent, l’espérance est donc le meilleur choix que nous puissions faire. C’est l’espérance qui nous donne l’énergie maximale pour construire l’Afrique de demain. Il y a un espoir pour les désespérés. Nous voulons dire par là qu’il y a une volonté du désespéré. Une volonté qui projette toujours en avant, au-delà du présent. L’espérance n’est pas opposée à la volonté et la volonté n’exclut pas l’espérance.  Il faut donc tout faire pour aider la jeunesse africaine à ne pas sombrer dans le désespoir, car, quand le désespoir nous prend, nous nous détachons dangereusement de la vie. Le désespoir tue le désir de vivre, car il provoque à désirer la mort, l’anéantissement. Ne voyons-nous pas, ici et là, des jeunes se suicider ?

Une manière d’aider la jeunesse africaine, c’est de l’inviter à l’ouverture, au large, pour créer un futur nouveau : l’unité de l’Afrique.

III. L’unité de l’Afrique : un projet d’espérance

  1. « Sans l’intégration africaine, nous ne sommes rien » (J. Ki-Zerbo)

L’espoir de la jeunesse africaine se trouve aujourd’hui dans le noble projet de l’unité du continent. L’ambition de la jeunesse africaine est de travailler à mettre en œuvre tous les éléments qui permettent de jeter les bases de l’unité africaine. Comment ne pas insister ici sur ce que doit être le rôle et le devoir des Etats africains dans la promotion des Etats-Unis d’Afrique ? Les responsables politiques africains doivent être les premiers à prendre conscience que le corps de l’Afrique est cousu de frontières artificielles qui hypothèquent le développement du continent et que par conséquent, ils doivent considérer la question de l’unité du continent comme un élément majeur de leur politique. On pourrait dire que l’intégration africaine n’est pas un projet politique parmi d’autres. C’est le projet opératoire par excellence pour donner aux sociétés africaines une configuration moderne en leur faisant triompher de l’ethnicisme et de toutes ses formes de régionalisme. C’est le projet politique (au sens de polis) qui ouvre aux peuples africains une autre perspective pour construire une nouvelle Afrique. Or, « une Afrique nouvelle émergente et intégrée ne peut se réaliser pleinement que si sa “population considérable de jeunes” qui est son avantage démographique, est mobilisée et équipée pour aider dans la conduite du programme d’intégration, de paix et de développement de l’Afrique »[23].

Cette vision découle de la croyance et de la conviction qu’un leadership fort et responsable et une intégration réussie doivent être fondés sur la participation, l’investissement et l’intégration de l’énorme potentiel de la population dont les jeunes sont un pilier essentiel. A la question : « quelles sont les grandes questions qui se posent aujourd’hui en Afrique ? », le professeur Joseph Ki-Zerbo répond : « Parmi les grandes questions, il y a d’abord celle de l’Etat » et il ajoute aussitôt : « ensuite, il y a la question de l’unité et de l’émiettement de l’Afrique. Mon idée (…), c’est que l’Afrique doit se constituer à travers l’intégration »[24].  Pour lui : « sans l’unité, nous ne sommes rien. Je dis bien nous ne sommes rien, je ne dis pas nous n’avons rien »[25].

  1. L’intégration africaine : in instrument essentiel pour l’avenir de l’Afrique

On peut penser que les espoirs et les idées de la jeunesse africaine ne deviendront vraiment intelligibles qu’au cœur d’une Afrique unie, forte, réconciliée, libérée de ses identités meurtrières et nourrie par le dialogue pacifique de ses identités multiples. L’intégration régionale est un instrument essentiel pour l’avenir de l’Afrique. Ces dernières années, les intellectuels africains l’ont affirmé fortement : la constitution des Etats-Unis d’Afrique noire est la seule voie qui ouvre des perspectives nouvelles pour le continent. L’intégration africaine est perçue comme la seule réponse convaincante au défi de la mondialisation ultralibérale et la planche de salut la plus sûre pour le continent africain.

Pour Joseph Ki-Zerbo, « l’option panafricaniste, aujourd’hui comme hier, demeure incontournable »[26]. Dans son Appel à la Jeunesse Africaine, Théophile Obenga affirme que « le futur de l’Afrique est panafricain, uniquement panafricain, toujours panafricain (…) Réanimer et revivre l’identité politique panafricaine, à travers les intégrations régionales et continentales, est le parcours adéquat vers le développement »[27]. Pour Cheikh Hamidou Kane, « L’Afrique doit s’unir, réellement, véritablement, rapidement, mettre en commun ses ressources humaines, au premier rang desquelles sa jeunesse, et ses ressources matérielles, parmi les plus considérables et les plus convoitées de la planète»[28]. Pour Edem Kodjo, « il n’y a pas d’avenir pour l’Afrique sans le panafricanisme et il ne saurait y avoir de renaissance véritable sans ressourcement au vin fort du panafricanisme »[29]. Pour Amzat Boukari-Yabara, « l’histoire du panafricanisme donne des clés pour comprendre, et parfois résoudre, les questions et les problèmes qui se posent à l’Afrique et que se posent les Africains »[30]. Plus récemment encore, au colloque « Penser et écrire l’Afrique », au Collège de France à Paris, l’historien et politologue camerounais, Achille Mbembe demandait que nous travaillions « à ouvrir l’Afrique à elle-même » en faisant de ce vaste continent un espace de circulation. Plus précisément, pour lui, « Il faut récupérer dans l’histoire précoloniale du continent la notion de transnationalité, retrouver cette circulation qui existait autrefois à travers les empires caravaniers et le commerce à longue distanceIl faudrait arriver à l’abolition des frontières héritées de la colonisation, car nul ne veut des Africains ailleurs »[31].

Le projet d’une fédération continentale africaine doit mobiliser les énergies des jeunes africains. Certes, le projet d’une Afrique unie peut paraître utopique pour certains. Mais, « l’utopie panafricaine est salutaire. Etant politique, elle peut devenir réalité demain »[32].

Il y a vraiment nécessité et urgence à éveiller chez les jeunes africains tous les sentiments qui leur permettent de participer à la construction d’une Afrique unie, parce que c’est notre intérêt de travailler à l’émergence d’une Afrique unie, politiquement stable, économiquement forte, raisonnablement gouvernée et capable d’éduquer sa jeunesse et de fournir un emploi à ses populations. Selon Landing Savane, l’enjeu est tellement important que les intellectuels et les leaders d’opinion africains devront faire appel à la jeunesse africaine pour imposer, par des mobilisations pacifiques à travers le continent, la seule voie qui ouvre des perspectives nouvelles pour le continent, celle de la constitution des Etats-Unis d’Afrique noire. Le rendez-vous de l’histoire avec l’Afrique ne saurait finalement exister sans la jeunesse africaine.

IV. La jeunesse, espoir de l’Afrique

  1. La jeunesse : force pour le présent et pour l’avenir

Lors de son Allocution devant le parlement du Ghana le 11 juillet 2009, le Président Barack Obama disait à propos du destin de l’Afrique que ce « seront les jeunes, débordant de talent, d’énergie et d’espoir, qui pourront revendiquer l’avenir que tant de personnes des générations précédentes n’ont jamais réalisé »[33]. Il est clair que l’Afrique aujourd’hui est un continent qui possède une très grande force que certaines parties de notre monde n’ont plus : sa jeunesse. Cet élément démographique est un véritable « lieu » pour penser l’Afrique de demain, car c’est la jeunesse africaine qui constituera l’Afrique de demain.

Dans son Plan d’action pour la décennie 2009-2018 intitulé Décennie Africaine de la Jeunesse, l’Union Africaine note que « la population africaine est estimée à plus de un milliard de personnes dont plus de 60% sont des jeunes hommes et femmes âgés de 15 à 35 ans ». Mais, poursuit le document,  « la majorité des jeunes africains sont toujours confrontés aux: chômage, sous-emploi, manque de compétences, éducation appropriée, accès au capital, besoins non satisfaits (…) La plus grande proportion de jeunes n’a pas la possibilité de développer pleinement son potentiel et de contribuer efficacement à la réalisation de la vision affirmée et à la mission des dirigeants africains »[34].

Cette triste situation crée de la révolte chez la jeunesse africaine. Après le « printemps arabe », nous avons assisté à la naissance du « printemps noir ». Très précisément, nous avons été témoins de la manière dont la jeunesse a exprimé, au Nord comme au Sud du Sahara, depuis 2011, son « ras-le-bol » à travers le rejet de la mal-gouvernance, de la pauvreté, du coût de la vie qui augmente sans cesse, de la faim qui menace, du désespoir devant son impuissance et la non-reconnaissance de ses compétences. Ne croyant plus en la politique et n’ayant plus de repères, la jeunesse africaine s’invente elle-même les moyens de sa survie, réclamant un avenir différent de celui qu’ont préparé les « présidents fondateurs ». Elle trouve les moyens de son expression : la musique, la danse, ainsi que les réseaux sociaux. Mais aussi la « rue » et les « pneus ». Comme le note Aminata Diallo Thior, « à défaut d’écoute de la part de l’Etat, la rue et les pneus en feu sont devenus terrain et moyen d’expression »[35]. N’oublions pas non plus les réseaux sociaux, nouveaux champs d’expression, qui servent aujourd’hui de caisse de résonnance pour faire changer les choses. Bref, la jeunesse africaine s’organise en réseaux, en associations et en mouvements, faisant naître ainsi une nouvelle force dans le dispositif socio-politique du continent : la société civile.

  1. Des jeunes capables d’innovation

Les jeunes d’aujourd’hui sont ouverts sur le monde. Ils n’éprouvent pas de problèmes culturels avec les clivages qu’on connait souvent ici et là. Ils pensent plus « nation », « continent » que « ethnie » et « tribus », même s’ils savent qu’ils sont de « quelque part ».

Ils savent ce que c’est que la contestation, la résignation, mais aussi l’innovation. Ils sont branchés sur la mondialisation et grâce aux jeunes, l’image de l’Afrique est en train de changer. Hier, la jeunesse africaine se battait pour les indépendances. Aujourd’hui cette même jeunesse se bat pour une culture démocratique, une culture citoyenne et une Afrique unifiée autour des concepts d’intégration et de renaissance africaine. A travers le continent, on constate une nouvelle forme d’organisation sociale qui devient le porte-parole du peuple dont le but est de défendre ses aspirations. Cela a été vrai avec le mouvement « Y’en a marre » au Sénégal, le « Balai citoyen » au Burkina Faso, les sociétés civiles en Guinée, au Ghana, etc. Derrière l’action de ces mouvements, on peut déceler une véritable ambition panafricaine. Si ces mouvements de jeunesse combattent tous ceux qui « blessent » la bonne gouvernance, ils vénèrent tous ceux qui se sont battus pour l’unité africaine. Ils rêvent de bonne gouvernance, d’unité et d’intégration africaine, de renaissance africaine…Leurs héros s’appellent Cheikh Anta Diop, Jomo Kenyatta, Frantz Fanon, Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Thomas Sankara etc.

L’avenir de l’Afrique a besoin de la jeunesse africaine et la jeunesse africaine a besoin du passé de l’Afrique pour bâtir l’avenir. C’est ici que prend place l’éminente importance de l’éducation de la jeunesse africaine. Placée au carrefour de de la culture et de l’histoire, l’éducation doit être un élément catalyseur pour la jeunesse africaine. C’est l’éducation qui introduira une mutation positive dans l’esprit des jeunes pour les rendre décomplexés et fiers de leur identité africaine, car sans identité, nous sommes un objet de l’Histoire comme dirait Joseph Ki-Zerbo. C’est en raison de cela qu’il faut connaître l’histoire, car l’histoire permet de se connaître tel qu’on est et sans complaisance. L’histoire apporte la lumière de la vision vers l’amont et sert ainsi de remède et de levier pour l’aval. Ainsi, si l’espérance comme projection en avant est nécessaire, elle ne peut l’être vraiment que si la « projection » vient de « quelque part ».

V. L’espérance suffit-elle à la jeunesse africaine ?

  1. Ne pas perdre la mémoire du passé

Aussi nécessaire soit-elle, l’espérance ne suffit pas. Ou, pour être plus juste, disons que la projection « en avant » ne doit pas creuser un vide « en arrière ». L’enjeu donc est d’aider la jeunesse africaine à ne pas perdre le passé, à ne pas perdre la mémoire de l’histoire. Sur l’ensemble du continent africain la mémoire se pose souvent dans les termes d’un passé douloureux : esclavage, colonisation, impérialisme occidental etc. Tout cela a modelé l’image de marque de l’Afrique à la mesure des intérêts extérieurs, en enfonçant chez des générations africaines entières, les racines de la dépendance et de l’aliénation. Mais ce passé douloureux peut aussi devenir gros d’espérance si nous savons l’assumer comme une base permettant de créer un futur nouveau et différent[36]. Cela suppose que la jeunesse africaine connaisse l’histoire de l’Afrique, ce qui oblige à continuer à travailler à garder la mémoire du passé, à garder une relation vivante avec le passé. Il s’agit de connaître le passé, non pas par souci généalogique, mais pour se libérer de l’irrationnel.

Il s’agit donc d’aller au passé, non pour le présent, mais pour le futur. S’adressant à la jeunesse africaine le 27 juillet 2007 dans un discours que certains intellectuels africains ont qualifié, à raison, de « n’importe quoi »[37], Nicolas Sarkozy s’était érigé en « directeur spirituel » de la jeunesse africaine en l’invitant à ne pas «ressasser » le passé. Nous savons qu’il a reçu une réponse à la taille de sa méconnaissance de l’Afrique et du rapport que, partout, l’humain doit établir avec l’histoire pour son devenir[38]. Pour être maîtres de notre gestion, pour maîtriser le présent et construire l’avenir, il importe de ressasser le passé. « Le passé est à ressasser, car l’homme n’est pas une goutte d’eau tombé du ciel ; il faut protéger la racine pour que les fleurs soient belles, les fruits abondants »[39]. Il faut rechercher le passé, car, comme le dit Makhily Gassama, il est « levain du présent, truelle pour bâtir l’avenir »[40]. Nous n’y pouvons rien : partout dans le monde, nous vivons dans des sociétés qui se définissent et qui s’identifient dans une mémoire. Même sur le plan personnel, c’est à travers les éléments traversés, les périodes qui ont marqués notre vie, que nous nous définissons. Mieux encore, les peuples, les nations, les sujets collectifs ne se comprennent que dans la construction d’un ensemble de relations avec le passé.

  1. La mémoire du passé ouvre la possibilité d’un avenir et favorise l’estime de soi

La conscience du passé ouvre la possibilité d’un avenir. Un des mérites de Cheikh Anta Diop est d’avoir su déceler assez tôt que l’histoire du continent africain a été falsifiée pour les besoins d’une certaine cause, que les traditions ont été travesties, et la culture bafouée pour mieux inféoder les africains aux volontés des métropoles qui se sont partagées le sol africain. Et c’est Cheikh Anta Diop, qui, fouillant et interrogeant l’Histoire, enseigne aux enfants d’Afrique noire qu’ils doivent étudier le passé non pour s’y complaire mais pour y puiser des leçons[41]. Au Congrès des écrivains et artistes noirs de 1956, Aimé Césaire soulignait que «  la voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé »[42]. En s’enracinant dans le passé, « l’Afrique devra porter son regard vers ce qui est neuf. Elle devra se mettre en scène et accomplir, pour la première fois, ce qui n’a jamais été possible auparavant. Il faudra qu’elle le fasse en ayant conscience d’ouvrir, pour elle-même et pour l’humanité, des temps nouveaux »[43].

La mémoire du passé doit contribuer à l’estime de soi, à la valorisation de soi. Les psychologues considèrent l’estime de soi comme quelque chose de fondamental dans la maturation humaine. L’estime de soi est un facteur déterminant pour le développement de l’Afrique. L’estime de soi signifie avoir conscience de ses valeurs, de ce que l’on est, de ce que l’on veut être. C’est une façon de dire « moi je veux être ceci et je suis capable de l’être!» Cela a donc un lien avec la dignité. L’esclavage et la colonisation ont structurellement déconstruit la dynamique africaine.  Il fallait procéder à sa reconstruction, et libérer l’Afrique de la servitude, ce qui, au demeurant, équivalait chez beaucoup de penseurs africains, à l’acquisition du pouvoir formel de décider de soi de façon autonome. L’enjeu était de mettre les peuples africains en condition de publier une version moderne de l’africanité en réinterprétant leur moi collectif. C’est la tâche à laquelle s’est attelé Joseph Ki-Zerbo. La quête et la conquête de l’identité consiste à faire de l’Afrique un continent qui répond désormais de lui-même. « Il ne s’agit plus, écrit Ki-Zerbo, d’être à la remorque ou à la périphérie de quelqu’un d’autre, mais d’être au centre de nous-mêmes ». On peut donc considérer qu’il est nécessaire, en cultivant l’estime de soi chez les jeunes, de revaloriser ce qui a été mis à mal par les nations européennes. L’enjeu est vraiment important à l’heure où beaucoup de jeunes fuient l’Afrique. Il s’agit précisément de cultiver, de transmettre une certaine idée de l’histoire propre des sociétés africaines qui permette la renaissance africaine. Deux exemples : les réflexions philosophiques produites par des Africains ne pas enseignées dans les universités africaines. Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo ne sont pas encore des «cadres de références » pour penser l’Afrique d’hier à aujourd’hui. La question de l’estime de soi provoque aussi à ne pas définir la jeunesse africaine en fonction de ce qu’elle n’a pas, de ce qui lui manque. Il faut lui donner les moyens de se « projeter en avant ». Il y a peu de temps, dans son livre Afrotopia, Felwine Sarr a affirmé que « l’Afrique n’avait personne à rattraper ». Beaucoup de gens ont eu du mal à accepter cela, considérant que cela signifie que l’Afrique n’a pas de défis à relever. Or, au fond, les défis existent. Toutefois, pour Sarr, les défis relèvent plus de nos potentialités que d’un rattrapage. Un grand nombre de jeunes sont très heureux qu’on leur dise aujourd’hui que le continent africain n’est pas à la traine. A leurs yeux, c’est une forme de réhabilitation, un mot de réconfort et l’expression d’une réalité qu’ils vivent, mais dont personne ne restitue la complexité. En Afrique, nous avons encore une image dégradée de nous-mêmes. Nous avons beaucoup intériorisé des discours qui nous confinent à une place de subalterne, à une humanité reléguée. À tel point que nous ne voyons plus les qualités qui sont les nôtres, parce que les autres ne les (re)connaissent pas.

Conclusion : l’avenir et le futur sont à bâtir, à construire !

Dans un petit livre, Une autre vie est possible. Comment retrouver l’espérance[44], Jean-Claude Guillebaud rapporte cette injonction paradoxale du quatrième commandement hébraïque que nous trouvons dans le livre du Deutéronome dans la Bible : « Souviens-toi du futur » (Cf. Deut. 25, 17-19).  Ce propos biblique enjoint l’homme de se souvenir de « son » futur. Et J-C. Guillebaud commente : « se rappeler le futur, c’est ne pas oublier que nous sommes en chemin vers lui, en marche vers un avenir dont nous pensons qu’il sera meilleur »[45]. Cet avenir-là est à bâtir, à construire, car « le futur est l’autre nom de cette force qu’est la force d’autocréation et d’invention »[46].

On peut considérer que l’urgence pour l’Afrique, c’est d’enraciner sa jeunesse dans un passé, dans une mémoire, une tradition, pour déployer cela vers un futur, un projet, un dessein individuel et collectif. Le destin n’existe que choisi, construit et la construction s’enracine dans une tradition attentivement transmise et constamment revisitée. Autrement dit, le passé lui-même fonde le futur. Malgré « la prolifération de l’angoisse » (Luc Ferry), notre tâche, la tâche de la jeunesse africaine est de ne pas abandonner l’Afrique, de ne pas la laisser mourir. C’est notre « avancée » collective vers l’avenir qui donnera du sens au destin de notre continent. Faut-il le rappeler : l’espérance collective a été le moteur puissant du cours de l’histoire. Elle a nourri des engagements et des dévouements. Elle a mis en marche des individus pour des actions collectives et c’est sur elle que se sont fondés les pères des indépendances africaines. C’est elle qu’il faut transmettre à la jeunesse africaine. Maintenant.

 

Jean-Paul Sagadou

Initiateur des Voyages d’intégration africaine (V.I.A)

[1] Pascal DROUHAUD, « L’Afrique, un nouvel horizon », in Géopolitique Africaine, n° 41, quatrième trimestre, 2011, pp. 223-227.

[2] Cf. Le Monde, Hors-série, Afrique l’envol, Janvier 2015.

[3] Pascal DROUHAUD, « L’Afrique, un nouvel horizon », in Géopolitique Africaine, n° 41, quatrième trimestre ; 2011, p. 227.

[4] Achille MBEMBE, in Le Monde, Hors-série, Afrique, l’envol ; janvier 2015.

[5] Jean-Michel SEVERINO, Olivier RAY, le temps de l’Afrique, éd. Odile Jacob, Paris, 2011.

[6] Stephen SMITH, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, op.cit., p. 227.

[7] Idem, p. 231.

[8] Noureddine AFFAYA et Driss GUERRAOUI, L’Afrique vue par ses jeunes. Le chaos et l’espoir, harmattan, 2007, p. 32.

[9] Nous reprenons ici le titre du livre d’Achille MBEMBE, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, éd. La Découverte, Paris, 2010.

[10] Idem, p. 13.

[11] Landing SAVANE, Le grand tournant du XX° siècle. Un regard africain sur le siècle des ruptures, Presses Panafricaines, 2015, pp. 292-293

[12] Nicolas BAVEREZ, « Le réveil de l’Afrique, nouveau continent émergent », in Géopolitique Africaine, n° 40, Troisième trimestre 2011, p. 148.

[13] Cf. Valentin MUDIMBE, The Invention of Africa, Bloomington, Indiana University Press, 1994.

[14] Landing SAVANE, Le grand tournant du XX° siècle, op. cit, p. 372

[15] Rapporté par Landing SAVANE, op. cit, p. 354.

[16] Expression utilisée par Philippe Collomb dans son texte « Quelle sécurité alimentaire pour les pays en développement en 2050 ? », in AA. VV, Les clés du XXI° siècle, Unesco/Seuil, Paris, 2000, p. 146. (Sous la Direction de Jérôme BLINDE)

[17] Spéro Stanislas ADOTEVI, « Un nouvel éveil des peuples ? », in Géopolitique Africaine, N° 40, troisième trimestre, 2011, p. 122.

[18] Depuis 2009, six éditions des voyages d’intégration africaine ont déjà été réalisées dans cinq pays différents avec des thèmes différents et regroupant chaque année plus de 50 jeunes de pays différents : le Burkina Faso en 2009 avec  comme thème : « l’intégration africaine », le Bénin en 2010 avec « intégration et rencontre des cultures » comme thème, le Mali en 2011 avec le thème : « intégration et renaissance africaine », en 2012 en Côte d’Ivoire avec comme thème : « Réconciliation et intégration africaine », en 2013 au Togo avec le thème : « Citoyenneté et intégration africaine », en 2015 au Sénégal avec le thème : « Intégration africaine et culture démocratique, en 2017 au Ghana avec le thème : « La jeunesse africaine et afro-descendante face au panafricanisme : Nkrumah et la reconstruction de l’Afrique ».

[19] Cf. Ernst BLOCH, le Principe d’espérance, éd. Gallimard, Paris, 1982.

[20] Expression empruntée à J-C. Guillebeaud, p. 14.

[21] Cf. Jean-Claude GUILLEBAUD, Une autre vie est possible, op.cit., p. 56-57

[22] Tanella BONI, « Des jeunes en quête d’avenir », in 50 ans après quelle indépendance pour l’Afrique, éd. Philippe Rey, Paris, 2010, p. 67.

[23] Cf. UNION AFRICAINE, Décennie Africaine de la Jeunesse, Plan d’Action 2009-2018/ www.africa-union.org

[24] Joseph KI-ZERBO, A quand l’Afrique ?, Entretien avec René Holenstein, Lausanne, Suisse, 2013, Editions d’en bas, (Première édition : 2003 ; éditions de poche : 2004)

[25] AA. VV ; Au professeur Joseph Ki-Zerbo. Hommages et témoignages, Série Etudes et Recherches, n° 277, Dakar, p. 123.

[26] Joseph KI-ZERBO, Repères pour l’Afrique, Ed. Panafrika/Slex/Nouvelles du Sud, Dakar, 2007, p. 180.

[27] Théophile OBENGA, Appel à la jeunesse africaine, éd. Ccinia communication, 2007, p. 73.

[28] Cf. Cheikh Hamidou KANE, Préface au livre de Aminata TRAORE, L’Afrique humiliée, Fayard, Paris, 2008, p. 18-19.

[29]Edem KODJO, Panafricanisme et Renaissance africaine, Ed. Graines de Pensées, Lomé, 2013, p. 7.

[30]Amzat BOUKARI-YABARA, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, Ed. La découverte, Paris, 2014, p. 286-287.

[31] Cf. Le Point Afrique – Publié le 05/05/2016 à 16:13 – Modifié le 05/05/2016 à 18:03

[32] Théophile OBENGA, op.cit, p. 104.

[33] Barack OBAMA, « L’Afrique, une partie fondamentale de notre monde », in Géopolitique Africaine, n° 45, 2012, pp 9-20.

[34] Cf. UNION AFRICAINE, Décennie Africaine de la Jeunesse, Plan d’Action 2009-2018.

[35] Cf. Agence Française de Développement, Conférences idées pour le développement : « Les jeunes en Afrique : peut-on répondre à leurs attentes ? ». Conférence du 2 décembre 2014. Voir Document de synthèse in www.afd.fr/webdav/site/afd/shared/ELEMENTS_COMMUNS/PDF/ iD4D/

[36] Voir à ce propos, ce qu’écrit Achille MBEMBE, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, éd. La Découverte, 2010, p. 53.

[37] Souleymane Bachir DIAGNE, « La faute à Hegel… » In L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, AA. VV, éd. Philippe Rey, Paris, 2008, p. 150 (Sous la direction de Makhily Gassama)

[38] Cf. AA. VV, L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, éd. Philippe Rey, Paris, 2008 (sous la direction de Makhily GASSAMA)

[39] Makhily GASSAMA, « le piège infernal », in L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, AA. VV, éd. Philippe Rey, Paris, 2008, p. 15. (Sous la direction de Makhily Gassama)

[40] Idem, p. 17

[41] Cf. Cheikh ANTA-DIOP, Alette sous les tropiques, Présence Africaine, Paris 1990, p. 130.

[42] Cf. « Le 1er Congrès international des écrivains et artistes noirs. Paris, Sorbonne, 19-22 septembre 1956. Compte-rendu complet », Présence africaine, n° 8-10, 1956.

[43] Achille MBEMBE, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, éd. La Découverte, Paris 2010, P. 243.

[44] J-Claude GUILLEBAUD, op. Cit, p. 117.

[45] Idem, p. 117.

[46] Achille MBEMBE, Sortir de la grande nuit, op. Cit, p. 56.


31 décembre 2019
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 Les enjeux de la décolonisation épistémique

Dans la suite de notre série d’articles, nous vous proposons d’évoquer dans les lignes qui suivent quelques enjeux de la pensée décoloniale. Les enjeux de la pensée peuvent se décliner en trois principaux points.

Premièrement, il s’agit d’une critique de la colonialité qui consiste à analyser toutes les formes de pouvoirs mises en place par la modernité impériale dans le processus d’assujettissement, ou, pour reprendre l’expression d’Achille Mbembé, dans les « processus de fabrication de sujets de race »[1] depuis la traite négrière jusqu’à la période post-coloniale en passant par la colonisation. Cette critique, loin d’être anti-occidentale, a pour but d’affirmer que chaque sphère de la planète est particulière dans son histoire, sa culture, ses formes de pensées et de savoirs et qu’il est possible que chacune d’elle contribue à la fécondité de la pensée universelle, considérée dans sa pluralité. Comme le soutient Mignolo, aujourd’hui, pour que les savoirs entrent réellement en dialogue, sans complexe, le seul projet universel qui soit valable et fécond, c’est le projet de la pluriversalité de la connaissance.[2]

Deuxièmement, il s’agit de révéler le côté obscur de la modernité et son mécanisme. En effet, la modernité occidentale, dans sa volonté de dominer le monde et de l’universaliser, a occulté l’histoire de l’humanité en mettant en place un processus de négation culturelle, en forgeant des critères de classification et de hiérarchisation des êtres, des cultures, des peuples et des savoirs. Ce mécanisme, « qui conduit le colonisé à avoir un sentiment d’infériorité au point de finir par mépriser sa propre langue, us et coutumes, au point de vouloir ressembler au colonisateur »[3] a besoin d’être mis au jour. Ce travail permettra au colonisé de mesurer la gravité de cette colonisation des consciences dont il est victime et de travailler pour sortir de cette position aliénante.

Troisièmement, la décolonisation épistémique a un enjeu éducatif et ce dernier a un double objectif : d’abord, provoquer un détachement par la désobéissance épistémique et ensuite permettre de se situer dans une pensée de frontière : “Border thinking becomes, then, the necessary epistemology to delink and decolonize knowledge and, in the process, to build decolonial local histories, restoring the dignity that western idea of universal history took away from millions of people.[4] Autrement dit, « la pensée de frontière devient alors, l’épistémologie nécessaire pour dissocier et décoloniser les connaissances et, dans le processus, de construire des histoires locales décoloniales, restaurer la dignité que l’idée occidentale de l’histoire universelle a amputé à des millions de personnes ». De ce fait, la pensée décoloniale ouvre les portes à la recherche de nouveaux terrains de recherches, de nouveaux concepts par lesquels les sociétés, particulièrement celles africaines pourront appréhender leur avenir, leur place et leur contribution dans la géopolitique de la connaissance.

Ce vaste projet de décolonisation épistémique dont l’institutionnalisation s’est faite à la conférence de Bandung et à celle de Belgrade, mais qui s’est fortement inspiré de la critique coloniale, s’est ancré dans l’espace latino-américain qui a vu naître sur son sol le réseau Modernité/Colonialité – Décolonialité[5] dont Mignolo est une figure importante. Dans ce réseau de recherche, Mignolo, par la qualité et la profondeur de ses ouvrages, a beaucoup contribué à l’appréhension de la question de la décolonisation épistémique.

Dans cette première série d’articles, nous avons voulu introduire nos lecteurs dans le sujet. Dans une seconde série de chroniques, nous analyserons le mécanisme de la colonialité en Afrique à partir de la matrice coloniale du pouvoir, de la bibliothèque coloniale et du système éducatif. L’objectif étant de mettre en évidence comment ces différents éléments contribuent encore aujourd’hui à l’asservissement des consciences en Afrique.

[1] MBEMBE, Achille, Critique de la raison nègre, Paris, La découverte, 2015, p. 191.

[2] Cf. MIGNOLO, Walter, The darker side of western modernity. Global futures, decolonial options, Durham, Duke University Press, 2011, p. 23.

[3] ELAME, Esoh, La pédagogie postcoloniale, Paris, L’harmattan, 2016, p. 5.

[4] MIGNOLO, Walter, « Preface to the 2012 edition », in Local Histories/Global Designs. Coloniality, Subaltern knowledge and border thinking, New Jersey, Princeton University Press, 2000, p. x.

[5] Réseau fondé dans les années 1990 par des auteurs latino-américains à l’instar de Santiago Castro-Gómez, Arturo Escobar, Ramón Grosfoguel, Walter Mignolo, Aníbal Quijano pour penser les questions de décolonialité. (Cf. Fátima Hurtado López, « Pensée critique latino-américaine : de la philosophie de la libération au tournant décolonial », in Cahiers des Amériques latines, 62, 2009. Cf. [En ligne]. https://journals.openedition.org/cal/1509#ftn2, (page consultée le 1er décembre 2018 à 17h15)



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